À la recherche d’un György Cziffra perdu

Les captivantes séries de récitals de pianistes de la Salle Bourgie (sous le sceau de Arte Musica) nous amènent souvent la filière française et c’est tant mieux pour l’excellence et la diversité ravissantes des jeunes pianistes vigoureux de notre ancienne patrie que nous y entendons.  Mardi 12 mars dernier, c’était avec cette façon de plus en plus en vogue de présenter la musique classique en voulant instruire le jeune public et plaire aux dilettantes, soit une méthode de vulgarisation musicale par laquelle on se retrouve presque au cinéma et pas tout à fait au théâtre.

En effet, l’interprète Pascal Amoyel feignait d’être ou d’incarner, dès l’enfance, le pianiste hongrois George Cziffra dont il a été beaucoup question dans nos pages lorsqu’il s’est agi de présenter l’historique des meilleures interprétations des Légendes de Liszt notamment Saint-François de Paule marchant sur les flots que seuls Wilhem Kempff et Alfred Brendel supplantaient ou égalaient selon nous.

La biographie tumultueuse du pianiste hongrois racontée en récital par Amoyel n’en dit pas plus que les deux concises pages du Dictionnaire des interprètes (Bouquins, Robert Laffont, Paris, maintes éditions) et, quand on connaît le jeu survolté et envoûtant du Hongrois Cziffra sur enregistrements ou en concert enregistré en direct par la radio italienne (RAI), un coup d’oeil à la liste des oeuvres pianistiques au programme du récital cinématographique par Pascal Amoyel n’offrait pas non plus le niveau de jeu raffiné et subtil du titan du piano, certainement pas une similarité de coloris, ni d’approches en vrais tempis ou tempéraments de virtuosité comparables. Pas pour être crédible aux mieux instruits en tout cas, mais certainement assez pour instiller la curiosité ou la piquer chez les néophytes. Ni le Schumann ni le Scriabine ni le Gershwin ni même le Liszt (ça c’est plus grave) n’atteignait le quart de ce que Cziffra réalisait.

Par ailleurs, puisque monsieur Amoyel veut aborder le théâtre et ses exigences de présence scénique volubile, la diction du pianiste amplifiée par microphone qui veut faire sa marque en remportant quand même effectivement des prix prestigieux sur les planches est fort chancelante, tout comme son talent de comédien m’est apparu variable dans son intelligibilité. Compréhensible reste le sobre dénuement de la mise en scène. Cependant, disons avec humour que toute âme sensible pourrait d’ailleurs aussi geindre du pauvre piano de concert qui fait les frais des effets sonores torturants:  pour qui aime soigner ces bêtes sonores coûteuses et fragiles, on s’inquiète (moi j’en possède trois et je m’inquiète d’eux comme un parent affolé des traitements que peuvent subir ses enfants livrés aux bousculades quelconques!).

Mes oreilles ont donc beaucoup souffert de ces frottements, de ces percussions et grincements agaçants comme si c’était de mon propre corps qu’on tirait ces lamentations ou déguisements bigarrés de cordes courtes et longues souvent lacérées, fouettées, écorchées. Néanmoins, une fois calmée mon imagination inquiète, j’ai convenu que comme outil de diffusion d’un phénomène musical en matière d’histoire de la musique ou de l’interprétation pianistique, il était juste que ce quasi-cinéma puisse plaire comme en témoignaient les applaudissements nourris d’une foule assez jeune qui hurlait sa joie au bout de cinquante-cinq minutes.

On a eu récemment une reviviscence douteuse d’un George Bizet supposément en sa Carmen au TNM et la mode de ce carrefour théâtralo-musicologique semble ne pas connaître de pause, ce qui est peut-être tant mieux, au fond. Pourquoi ne pas trop s’en plaindre? Il faut se dire que plus on parlera de musique classique et d’artistes dotés d’une bonne étoile ayant réussi à se faire connaître malgré l’atroce adversité qui accable la jeunesse primée (les fameux grands prix des Concours!!!) de la musique classique, plus on se convaincra de la résultante du fait que mieux instruite deviendra la jeunesse d’aujourd’hui qu’on veut attirer dans nos rangs de mélomanes passionnés, plus nous aurons évité l’écueil du désert de nos salles de concert (assez relatif à Montréal, ville plus choyée que les autres en Amérique du Nord).

Je me permets de signaler qu’il faut lire, pour comprendre comment le quart des villes d’Allemagne ont perdu leur orchestre symphonique ou leur opéra local, par exemple, l’excellent livre de notre sage, cultivé et distingué chef Kent Nagano intitulé… Sonnez! Merveilles! afin de saisir les détails d’une situation occidentale désespérée aux États-Unis d’Amérique et difficile encore même dans la vieille Europe pour tant d‘orchestres ou institutions musicales classiques trop peu -voire même  pas du tout- subventionnées. Combien sont parvenues en ce moment même au bord du gouffre en nous entraînant dans l’inertie artistique?!

On offrait la version anglaise du livre originellement paru en allemand puis en français signé maestro Nagano la semaine dernière lors du concert où, avec l’OSM avec lequel il s’envolait en tournée européenne, l’excellent pianiste français Jean-Yves Thibaudet était venu nous jouer un splendide cinquième concerto pour piano et orchestre opus 103 dit Égyptien de Camille Saint-Saëns. À deux rangées de nous, fait divers émouvant quand même, au parterre, l’inoubliable maestro Charles Dutoit était dans la salle avec son épouse l’excellente violoniste Chantal Juillet (ses interprétations du Poème pour violon et orchestre d’Ernest Chausson resteront ineffaçables à notre mémoire) et tant les membres du public que quelques musiciens sont venus les saluer ou leur serrer la main.

La salle était comble et on y a joué du Ravel (Alborada del Gracioso et La Valse) presque comme autrefois…quand l’ivresse extatique transportait notre orchestre devenu jadis alors l’incontestable plus grand spécialiste des oeuvres de ce compositeur! Vive Montréal, en concorde et en musique!

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