Chacune reste coincée ou centrée sur son leurre

La Manifeste de la jeune fille du dramaturge Olivier Choinière a été présentée en
reprise au Théâtre Outremont, vendredi soir le 5 octobre, un seul soir de calibrage,
tout juste avant de partir en tournée au Québec avec une toute nouvelle
distribution où Stéphane Crête figure encore en rôle avec six autres protagonistes.

Cette pièce audacieuse et substantielle met en scène des filles très individualistes
et assez narcissiques qui vont en même temps toutes très bien (ou toutes ensemble
très mal), faisant mine de s’intéresser à l’autre à qui elles demandent si… Ça va?
Mais jamais sans attendre ni écouter vraiment la réponse d’automate d’autrui de
sorte que chacune reste coincée ou centrée sur son leurre, toutes semblant toujours
fort satisfaites d’elles-mêmes. Peu à peu cependant, on entre dans la Maison de
fous (de folles!) qui nous est familière. Comme dans Éloge de la folie d’Érasme,
chacune est convaincue d’avoir saisi la juste réflexion, la bonne raison du bien
vivre, une certitude d’avoir surmonté les vraies difficultés! En définitive, on
demeure dans le registre de l’autodérision des locutrices qui se relayent de la
sorte pendant 90 minutes.

On est donc devant la scène des cyniques équivalant à Diogène la tête sorti de son
tonneau et disant au grand empereur Alexandre survenul’écouter ou lui rendre hommage:
Ôte-toi de mon soleil ! Un soleil sans lequel le cynique perd la maîtrise de l’éclairage
du vrai sens de sa vie! Voilà donc sept verbo-motrices offrant inlassablement l’envers
et l’endroit, le tout et son contraire. Face au public et le regard des autres, chacune doit garder l’image
favorable à son seul avantage, ces belles apparences bien préservées sans jamais
perdre la face: chacune interviendra en monologue pour ravir la parole (interrompre)
et offrir avec toujours plus d’astuces une conscience vive du vrai problème urgent
ou capital de l’heure, celui qui serait le plus crucial à solutionner à notre époque
et chacune offrira le remède idéalisé qu’elle nous rapporte. C’est donc une pièce
bavarde de réflexion sociale. Lors de la discussion offerte au public, en fin de
représentation, j’ai noté que chacun(e) des comédien(ne)s était enfermé dans la
vision à oeillères de son seul rôle monologué…Chacun(e) n’avait pas encore de
vision d’ensemble de la portée universelle de la pièce et n’y voyait que ce
rétrécissement philosophique de la société de consommation par revues ou magazines
victimisant supposément les femmes…

Clairement, on parodie l’asile déséspéré où nous sommes enfermés sur cette Terre
au bord de la démence écologique à tenter de se donner raison ou des raisons de
justifier notre fonctionnement. La pièce de Choinière avait connu un franc succès à
l’Espace Go, en février 2017, avec jadis au sein de la première distribution, les Maude Guérin,
Monique Miller, Marc Beaupré, Emmanuelle Lussier-Martinez, Joannie Martel et Gilles Renaud.

La pièce est toujours aussi forte en ce qu’elle remet en cause le sens que nous donnons à notre
comportement, nos choix de vie, nos modes de fonctionnements conditionnés… par la
société de consommation… cette factice coupable de tout. Les sept comédien(ne)s
suivant(e)s Raymond Cloutier, Muriel Dutil, Joanie Martel, Catherine Paquin-Béchard,
Stéphane Crête, Isabelle Vincent et Sébastien René prendront donc en tournée le
podium du décor avec habit, tenue, uniforme ou robe de fille et la parole, à tour de
rôle, selon une suite de monologues burlesques en forçant la voix des blâmes
rationnels de nos choix politiques. La motivation politique reste dérisoire de
logique dans cette pièce, elle aussi et ne mène sur aucune solution à ce marasme du
logos impuissant à s’imposer pour éclairer nos justifications à notre discutable
conduite du Monde. Le rire à gérer devient parfois très jaune…

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