Comment découvrir Anton Bruckner à l’occasion d’un coffret de dix disques de l’OM ensorcelé par Yannick Nézet-Séguin?

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Eric Sabourin

Professeur de littérature française et québécoise, Éric Sabourin a été reporter à CKAC, correspondant de Radio-France Outremer à Montréal, envoyé spécial des stations radiophoniques de Télémédia aux premières élections démocratiques dans le bloc de l'Est à la chute du mur de Berlin, enfin reporter à la première crise du Golfe persique, puis chroniqueur et enfin critique littéraire au cahier Livre du journal Le Devoir jusqu'en 2001.

Qui imaginerait le monde sans musique?  La promesse musicale du paradis terrestre, l’urgent besoin de chasser à jamais la grisaille de nos vies nordiques parfois peu illuminées, voici des nouvelles du disque classique en des parutions récentes offrant les airs bienvenus de notre libération!

Un rayon de soleil printanier nous parvient tout d’abord, avec joie, avec le très beau disque de la flûtiste Nadia Labrie accompagnée soigneusement au piano par un élève de Marc  Durand, Mathieu Gaudet, un disque sous étiquette ANALEKTA (AN 28787). Il s’agit d’un album d’airs de Franz Schubert fredonnés avec sensualité et élégance à la flûte traversière. Tout le programme est séduisant, rendu de manière exquise:  il devrait remplir allègrement les futures diffusions de Radio-Classique  du moins de la variété des gammes d’émotions qu’offrent chacun des lieder du compositeur allemand mort si jeune… à tel point que son destin est aussi tragique que les cycles inspirés de ses compositions célèbres.

Autre divertissante parution chez ANALEKTA (AN 28781) mais avec Adam Cicchillitti à la guitare classique dans des oeuvres toutes espagnoles composées par Isaac Albéniz, Manuel de Falla et Federico Garcia-Lorca où là s’ajoute la voix du baryton Philippe Courchesne-Leboeuf,  tout comme se  retrouve ajouté, dans la Tonadilla de Joaquin Rodrigo, Steve Cowan comme second guitariste. Il y a aussi, gravé sur ce disque ibérique, une sonate de Joaquin Turina où Cicchillitti s’exprime le mieux du monde comme dans la Sonatina en la majeur de Federico Moreno Torroba.

Arrivons-en maintenant à la colossale entreprise de l’Orchestre métropolitain qui, comme le retour d’Ulysse du siège de la belle cité troyenne, a exigé dix ans de voyages houleux sur les mers musicales étourdissantes à la merci du chant des sirènes pour les voir rentrer au bercail afin de nous remettre ce coffret comme le trésor de leur premier durable accomplissement.

Le coffret des neuf symphonies d’Anton Bruckner paru chez ATMA grâce au travail splendide d’une décennie des musiciens de l’OM prouve, une fois pour toutes, que la musique apporte la seule liberté qui compte, celle du bonheur qui affranchit l’âme de tous les esclavages par cette seule activité peu onéreuse: l’écoute attentive et rêveuse d’une créativité humaine incomprise bien trop longtemps .

Le coffret Anton Bruckner nouvellement paru constitue un outil émouvant pour qui veut explorer la grande musique allemande reliant Wagner, Mahler et jusqu’à Strauss en des parentés de puissance et de lyrisme.Dans ce coffret de dix disques- signé en sa couverture à l’encore d’or, au foyer du parterre de la Maison Symphonique, le jour même de sa parution par le sémillant jeune chef de l’Orchestre Métropolitain- on trouve l’occasion d’imposer un changement à notre vie d’auditeur, car il nous conduit à une expérience d’écoute qui nécessite préparation et explication.

Mon ambition était à l’origine de comparer les meilleures versions de chacune des symphonies par différents orchestres fameux sous divers chefs légendaires: je me suis ravisé devant l’énormité de ce projet irréaliste, car Bruckner, soumis aux intempéries des flots incessants de critiques viennoises injustes, insensibles, ignorantes surtout, a douté toute sa vie de la valeur de ses oeuvres de sorte que mouvement par mouvement il les a constamment changés et hélas amputés. Un mouvement de telle symphonie peut durer 16 minutes dans une version endisquée et 23 minutes dans une autre version selon qu’on joue avec amputation ample ou partielle, avec reprise ou sans reprises, etc. avant toute considération de choix de vitesse d’exécution par obéissance ou désobéissance aux tempos préférés des chefs. Anton Bruckner a aussi surtout créé des mouvements d’une ampleur de démiurge qui sollicitent la patience des auditeurs voulant attentivement suivre ses développements au souffle presque marathonien  La plupart des plus valables mouvements substantiels de ses dernières symphonies  durent le temps d’une symphonie entière de Mozart. Bruckner ayant donc autorisé de soi-disant amis à en donner pour publication des versions tronquées, le projet comparatif des symphonies mouvement par mouvement devient un casse-tête doctoral, un effort peu rassemblant si on veut conserver les proportions honnêtes d’une comparaison bien avisée . Sauf deux symphonies  restées intègres sans retouche (notamment la magnifique sixième), parmi les neuf dites numérotées (mais il y en a deux autres estampillées 0 et 00!), toutes ne sont pas de la version Haas des années 1930. Une belle version intégrale existe par l’Orchestre symphonique de la Nouvelle Zélande sous Georg Tintner qui compare l’âme de Bruckner à celle de Dostoïevski, une âme d’agonie et de doute, ce qui n’est pas peu dire.

Ensuite, parlons de la sonorité de communauté wagnérienne: l’usage prédominant des cuivres  chez Bruckner supplantant très souvent voire le plus constamment la dominance habituelle du quatuor à cordes, cet usage  prend formule dans des envolées extatiques solennelles, gigantesques bras tendus vers un Ciel s’ouvrant à la lumière divine tant espérée et décrite par le compositeur  injustement méprisé de son vivant. Surviennent ensuite régulièrement, en ces moments même d’oraison symphonique fervente, les fameuses subites accalmies de silence recueilli, une pause de recherche intérieure incarnant tout le contraire des magnifiques troisièmes mouvements animés (marqués chacun scherzo) des trois premières symphonies dépassant tous de beaucoup, par leur sublime rythmiques, la beauté des autres mouvements. En somme, à force d’écoute attentive de la production symphonique brucknérienne, on s’assure de sa parenté annonciatrice des bien plus vastes mouvements des symphonies de Mahler, quoiqu’une foule de raisons rendent les comparaisons ardues à simplifier et à élucider.

Le Bruckner de l’Orchestre métropolitain est premièrement étonnant parce que l’orchestre de chez nous, cet ensemble que nous avons entendu grandir et mûrir y sonne et y tonne comme un orchestre parmi la crème des très grands orchestres. C’est ce coffret qui prouve qu’il y a  désormais et définitivement maintenant à Montréal deux très grands orchestres (incontestablement les deux plus grands au Canada) quoique pourtant toujours si peu d’opéra pour faire oeuvrer cette excellence montréalaise musicienne et orchestrale qui, mobilisée enfin, pourrait déchaîner de liesse la jeunesse québécoise qui serait goulûment friande et follement passionnée d’opéra si on lui en donnait régulièrement à profusion comme cela se fait dans les vraies grandes villes musicales opératiques (des larmes ici,  je vous prie…et une sonnerie d’alarmes s.v.p..)

Je renonce donc, faute de ce talent, à élever les symphonies de cet album Bruckner une à une à un rang comparatif quelconque, vu les versions trop différentes (les conditions d’enregistrement aussi) que le disque et les intégrales énumèrent souvent mal. L’important de cette publication pour nous, Québécois fiers de notre pays, étant la majesté brucknérienne qu’elles font valoir et proposeront sur le marché actuel du disque. Yannick Nézet Séguin m’ a confié avoir aimé l’inspiration, dit-il, des versions des premières symphonies de Bruckner interprétées par le Concertgebouw d’Amsterdam sous  la direction de Bernard Haitink et celle des versions des symphonies ultérieures par Eugène Jochum dirigeant   tour à tour la Staatskapelle de Dresde, la Philharmonie de Berlin et l’Orchestre de la Radio Bavaroise. Nézet-Séguin, occupé de tant de projets sur sa route ascendante, a donné ici, au fil des occasions d’enregistrer ces monuments de Bruckner, sa première version de cette musique mal comprise quoique aucune note substantielle de programmes ne figure désormais, hélas, dans le coffret global ATMA. C’est ainsi qu’internet en ses prodiges de textes variés est interpelé à se substituer aux analyses musicologiques habituellement éclairantes (surtout ici en ce qui a trait aux justificatifs des choix éditoriaux des partitions symphoniques tout autant que pour la première et la cinquième symphonies nouvellement offertes au public avec le nouveau coffret par ailleurs extrêmement bon marché: 40$!).

Toutes les symphonies, au premier abord, apparaîtront belles et de textures apparentées, puis, peu à peu, l’auditeur candide rivé à ses écouteurs découvrira  que certains modes d’élocution brucknérienne s’avèrent répétitifs, certes, mais ils vont à l’essentiel de cette âme  splendide réaffirmant un mode d’oraison symphonique fort triomphal et bouleversant chacun d’un pathos presque philosophique devant la tragédie humaine au grand éclairage de nos vies destinées à finir dépouillées de tout sauf peut-être de la foi (une foi illusoire?).

La version que donne l’Orchestre Métropolitain de chacune des neuf symphonies est remarquable de stature et d’énergie, de consolante intimité face au tragique humain prostré devant la grandeur divine orchestrée et imaginée si puissamment par Anton Bruckner. Comme l’écrivait le défunt chef d’orchestre allemand Bruno Walter dans From Chord and Dischord où il comparait Bruckner à Mahler disant grosso modo que Mahler avait reçu de Bruckner ce trait caractéristique en l’empirant encore de bien plus de boursoufflures: «Unrestrained expression in huge dimensions», soit l’art d’une expression effrénée des sentiments et émotions dans des proportions gigantesques. À cette fin, audible à chacun des mouvements les plus spectaculaires de chacune des symphonies de Bruckner, les instruments de prédilection du compositeur -à part le poumon orchestral du quatuor cordes en entier- demeurent, chez Bruckner, un usage non pas guerrier, mais plutôt olympien des cuivres dont les airs et motifs entonnés s’envolent des hauteurs de l’orchestre -où on les place toujours- tels des lances musicales décochées vers le public réfugié dans les gradins du colisée musical, telles les flèches des archers au sommet des murs de Troie voulant abattre les assaillants grecs. L’analogie doit être ici mauvaise car Bruckner était un fervent catholique et il devait y apercevoir plutôt saint Michel, saint George et tous les archanges ordonnant aux trompettes délétères ou vengeresses du jugement dernier d’envoyer du Ciel des ondées de projectiles déclenchant la contrition ou l’amour divin, à la manière d’Éros dévoyés, clonés par centaines, en série d’archers experts,  défenseurs de cet amour absolu de la toute puissance de Dieu selon ce que les grands esprits aiment imaginer.  Il se peut que le Tout puissant écoute, en effet, avec satisfaction la musique de Bruckner, observant tout à côté la perpétuelle tuerie humaine déchaînée par nos chefs cinglés sans même froncer les sourcils, ému cependant des chants créés de tout en bas sur la Terre où vous et moi sommes attachés, avec gravité, à vivre.

 

 

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Professeur de littérature française et québécoise, Éric Sabourin a été reporter à CKAC, correspondant de Radio-France Outremer à Montréal, envoyé spécial des stations radiophoniques de Télémédia aux premières élections démocratiques dans le bloc de l'Est à la chute du mur de Berlin, enfin reporter à la première crise du Golfe persique, puis chroniqueur et enfin critique littéraire au cahier Livre du journal Le Devoir jusqu'en 2001.

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