Encore des vestiges magnifiques d’une technique jadis prodigieuse

À l’âge de soixante-dix ans, le pianiste américain Garrick Ohlsson (Premier Grand Prix Concours Chopin 1970) entreprend d’offrir aux Montréalais l’intégralité de la musique de piano de Brahms à la salle Bourgie. Le premier de cette série de récitals a eu lieu jeudi 25 octobre devant une demi salle remplie de mélomanes, de professeurs avec leurs élèves et de musiciens professionnels lauréats eux-mêmes d’éditions ultérieures de ces mêmes concours où Ohlsson s’est illustré comme l’indéniable athlète pianistique d’autrefois.

Ses Klavierstucke opus 76 n’ont pas offert la déchirante douleur de la pensée brahmsienne même si la clarté du jeu est irréprochable, l’usage de la pédale jamais excessif ou malencontreux d’abus. Il en va de même des Variations sur un thème de Paganini qui avec les troisième et quatrième ballades furent ce qui fut le mieux rendu. Il manque au bout de ses doigts ayant tout si infailliblement mémorisé la poignante douleur de cette musique si bien rendue par Julius Katchen, Svjatoslav Richter, Hakon Austbo (Brilliant Classics 9994) et évidemment Claudio Arrau qui, même septuagénaire, tenait ces pièces sous leur harnais comme des chevaux domptés et dociles sous ses rêveuses caresses. Au mérite de Ohlsson, la clarté des voix malgré une intensité dynamique réduite et que certaines des variations chancelaient. Il faut être d’une double vigilance: une vigoureuse jeunesse pour les prouesses techniques et d’une sagesse considérable pour que sourdent l’unité de sentiment et la réflexion remplies d’amertume de cet amant maintes fois éconduit que fut Brahms.
On ne peut jouer ça comme du Mendelssohn. Le meilleur reste à venir avec les nombreuses autres séries de variations et les opus 116 à 119, soit au final une vingtaine de ces mélodies du déchirement et de la romance modulées en caprices, en rhapsodies et en ballades. En rappel, Ohlsson nous a joué le Prélude opus 45 de Chopin, son compositeur de prédilection dont Brahms ignorait totalement à 20 ans (1853) l’œuvre jusqu’à ce qu’il rende visite au couple Schumann à Düsseldorf avec sous le bras ses cinq premiers numéros d’opus soit des sonates immédiatement difficiles que nous aurons la joie d’entendre (le pianiste Zoltan Kocsis les a immortalisées durant sa jeunesse à l’égal de Arrau).

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