Envoûtante soirée Beethoven et Tchaïkovsky à l’OSM

Amadouer un public tout neuf par la parole éclairante des jeunes mélomanes

Magnétisé depuis quarante-deux trop courtes années par les interprétations de l’Orchestre symphonique de Montréal, quelque passage à vide qu’il ait pu parfois éprouver au fil de ces décennies si vite révolues, je ne cesse de m’étonner de la qualité de l’ensemble sous tant de chefs variés invités à se produire devant nous.

Le programme des 17 et 18 janvier comportait l’oeuvre de pure joie et de sérénité qu’est le Concerto no.3 en do mineur pour piano et orchestre de Ludwig van Beethoven (1770-1827) de même que les quatre mouvements le plus souvent tourmentés et de total désarroi sur lequel se conclut la célèbre symphonie  no.6 dite «pathétique» de Pierre Tchaïkovsky (1840-1893). Je n’avais pas entendu un si beau Beethoven à l’OSM depuis la venue d’Émile Gilels, le regretté et gigantesque pianiste russe à la salle Wilfred Pelletier de la Place des Arts en 1983!

Avant de résumer le programme entier en son exécution, il m’est venu une solution à l’angoisse que ressent le public nouvellement venu à la Maison Symphonique suite à une judicieuse promotion les invitant à découvrir l’orchestre. En effet, la musique classique effraie le néophyte par ses grands déploiements instrumentaux, surtout ses géants de l’art orchestral de tant de pays ou de peuples inventifs (musique allemande, école russe, tradition française, les créations slaves sans oublier la musique italienne etc.). Ainsi, le public ne sait quand applaudir et manifester son bonheur, malheureuse victime de l’ignorance d’inculquer à l’école le sens de l’importance et de la fonction primordiales de la musique. Cette terreur prend naissance devant le programme imprimé, à grands frais, un programme qu’on n’apprend pas au public à lire calmement dans la confiance de pouvoir démystifier les formes musicales fondamentales au concert (concerto et symphonie pour ne nommer que les plus essentielles à distinguer) .

J’ai observé maintes fois le public montréalais si prompt à aimer et à hurler son enthousiasme au concert ou en récital. Il me semble que l’idée de lui parler directement en français (et on pourrait ajouter des informations orales complémentaires et équivalentes non calquées mais en anglais) n’est pas si mauvaise que ça. L’OSM qui offre des programmes scolaires pour les jeunes pourrait, par exemple, inviter deux jeunes passionnés des plus partisans parmi cette jeunesse à venir chaque soir de représentation expliquer au public de l’OSM nouvellement invité le déroulement du programme en nommant les formes musicales en leurs mouvements constitutifs. En Russie, une énergique crieuse annonce de vive voix les mouvements et présente les artistes.

Le chef de l’orchestre métropolitain qui parle couramment les deux langues nationales de notre pays s’adresse chaque fois à son public ce qui réchauffe le coeur de chacun et instruit, car il parle de son sincère coeur des oeuvres tout autant que des artistes. Comme les chefs invités à l’OSM ne parlent le plus souvent pas la plus importante langue des Québécois, si on peut admettre aussi leur prévisible timidité ou réserve à vouloir s’adresser au public, la venue sur scène pour un exposé d’une ou deux minutes de deux jeunes enthousiastes ne pourrait que charmer le public de se voir instruit (c’est le mot le plus juste ici) par des passionnés de cet âge et cela masquerait le côté pédagogique et instructif de l’exercice afin d’éviter que les gens applaudissent au milieu d’une oeuvre (c’est arrivé le 18 et au concerto et lors de la symphonie). En plus de donner l’occasion à des jeunes de faire acte oratoire devant un large public pour faire valoir leur amour de cet art, cela éluciderait la soirée passée par tant de mélomanes désormais confortés d’instructions permanentes: une fois pour toutes, le concerto serait connu comme une forme à trois mouvements (les rares cas d’exception comme le 2ième de Brahms au piano ne posant pas problème) et la symphonie comme une oeuvre habituellement en quatre mouvements. Les termes italiens des mouvements pourraient aussi, à l’occasion, enfin être élucidés car le programme a beau être imprimé en première et encore seconde page, on ne sait ce que veut dire opus ni ce qu’est la tonalité de do mineur ou celle de si mineur, parmi tant de mystères. Le but n’est pas d’élucider toutes les indications, seulement de mieux faire comprendre la forme musicale. La même chose se produit quand on achète un livre en librairie: est-ce un essai, un roman, une nouvelle, un dialogue, une prose poétique, du théâtre etc. Il y a un travail de séduction musicale qui instruise sinon on reste dans le divertissement.

Parler directement au public nouvellement venu et très certainement heureux de découvrir la Maison Symphonique n’a rien de honteux. Je pousse la surenchère: ce serait également le moyen en lui parlant à ce nouveau public de s’en faire un ami en confiance et non pas quelqu’un qui se retrouve effrayé d’avoir applaudi au mauvais moment et qui ne veut plus revenir commettre une erreur de compréhension vu la lecture difficilement spontanée ou plausible d’un programme. J’écris ceci avec l’espoir et dans l’esprit que les efforts louables et remarqués de l’orchestre pour renouveler son public afin de conquérir des abonnés soit en tout fructueux, car les amitiés que la musique forge entre mélomanes sont de très haute qualité, je vous le jure, le plus souvent fort durables puisque j’en ai fait l’expérience d’une vie bien vécue grâce au partage et au dialogue. Allons encore plus loin: l’orchestre symphonique de Montréal pourrait  offrir, à l’entracte entre mélomanes et abonnés, un temps pour favoriser un échange au foyer de la corbeille où jeunes et vieux abonnés ou spectateurs pourraient échanger brièvement sur ce qu’ils viennent d’entendre d’autant plus que les artistes solistes viennent gaiement signer leurs disques et qu’il s’y trouvent parfois présents d’une authentique ferveur musicale pas seulement pour simuler une signature mercantile. Je cherche, comme vous le lisez ici, des idées pour lier les gens entre eux grâce à la musique qui est une entremetteuse  phénoménale de douce connaissance et garante  des plus beaux voyages intérieurs!

Venons-en au soliste Paul Lewis: il a évidemment enchanté le public par son interprétation du troisième concerto pour piano et orchestre de Beethoven au programme, mais je n’ai pas eu la chance d’entendre, encore cette fois, la fort belle cadence écrite par Clara Wieck-Schumann qui s’insère au premier mouvement.  Hélas, peu d’artiste la choisissent. Voilà d’ailleurs une autre chose d’intérêt que les mélomanes aimeraient sans doute savoir soit le pourquoi de cette liberté, chez Beethoven et Mozart, qu’ont tout à fait les interprètes de composer une cadence qui soit à leur goût ou de leur propre cru ou sinon d’en choisir une toute écrite d’avance parfois par le compositeur lui-même ou un autre interprète de renom.

Avant l’entracte, la première partie du concert s’est donc déroulée encore une fois sans rappel. Je regrette cela amèrement lorsqu’on est en présence de si radieux solistes, car cela aussi est une source d’épate et de fascination pour le jeune public comme pour les mélomanes expérimentés. Ceci aiguise l’intérêt du concert prenant une dimension d’imprévu, une convaincante chose qui puisse amener un auditoire à vouloir revenir découvrir par l’effet de surprise, soit ce moment inouï ou inespéré bientôt sujet à discussion et révélation. C’était l’esprit du concert virtuose dès son apparition: le moment inespéré que chacun adore raconter et diffuser, ajoutant à l’événement musical toute son unicité. Je regrette en effet l’époque des années 70 et 80 où les solistes invités jouaient avec empressement (et confiance en soi) une oeuvre solo de leur choix en rappel, pour le même cachet substantiel, dès leur retour en scène si le public les rappelait. Cela se produit bien trop rarement de nos jours. Les récitals de piano s’amincissent aussi en leur programme mis au régime de la légèreté (excluons les Louis Lortie avec leurs colossaux programmes titanesques, artistes qui ne sont pas légion) désormais le plus souvent rachitique (craint-on que le cerveau des mélomanes ait été rabougri par la mode électronique d’écouter des choses courtes comme on dit sans aucun fondement pédagogique solide d’ailleurs ne pas pouvoir faire faire à des enfants des activités scolaires de plus de 10 minutes! Il faut réapprendre à captiver d’instruction et surprendre par l’art… Les concerts symphoniques se terminent bien trop tôt en notre époque obsédée par le travail et trop écorchée par le salariat-boulet-au-pied.

Écouter, percevoir et voir

Je termine cette recension avec une appréciation de la remarquable interprétation de la Symphonie pathétique de Tchaïkovsky où les mélomanes pouvaient observer (s’ils apportaient une lunette d’approche) combien la ligne mélodique était  fréquemment offerte aux altos et aux violoncelles, notamment combien de fois les dialogues entre les vents (hautbois et basson et cuivres) permettaient des solos émouvants dont celui du second hautbois Vincent Boilard, sans oublier les expressions déchirantes des quatre cors de l’orchestre, de même que l’apport constant des sublimes flûtes de notre ensemble.  En somme, c’est une symphonie équilibrée dans sa construction, touchante de tristesse mais aussi pourvue d’envols joyeux tels les second et troisième mouvements après quoi les gens applaudissent à tout rompre, car ils oublient que «la fin couronne l’oeuvre» et que c’est un esprit pathétique qui hante le chef-d’oeuvre du mélancolique compositeur russe . Après le quatrième mouvement de désolation entière, vingt bonnes secondes de silence d’un public interdit pour les raisons ci-haut nommées.

En somme, encore une soirée enlevante mais dont on ne tire pas, sur le plan des retombées organisationnelles (lisez ici un surcroît d’abonnés) le maximum de rendement. La grande musique et qu’il soit bien clair que je parle de la musique classique, hélas! se trouve partout négligée en société occidentale, surtout dans les écoles publiques littéralement injectées d’électronique insipide et délétère à l’âme humaine, cette quincaillerie d’ordinateurs, quand pas même un seul piano  en bon état ne figure parmi le matériel didactique des écoles actuelles. Il ne faut pas chercher de midi à quatorze heures les causes de notre déclin intellectuel : dans ce contexte, il ne faut jamais perdre une seule chance, un seul instant pour séduire, conquérir et apprivoiser comme Orphée le faisait si bien, les foules curieuses et désireuses d’aimer qui s’assemblent pour découvrir, fredonner ou prendre le tapis magique des oeuvres symphoniques nous faisant voyager de par toute la Terre en des pays ou contrées imaginaires inventés par des individus uniques (Berlioz, Debussy, Bizet, Prokofiev, Poulenc, Hindemith, Bruckner, Sibélius par exemple).

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