Gilles Vigneault en récital: le poète qui dansait chante encore et conseille son public de vivre d’une confiante sérénité

«De toutes mes façons d’être, la confiante est la meilleure!» écrivait, au sein du cycle Figure humaine, le poète français Paul Éluard. C’est un poème de survivance et de triomphe mis en musique par le compositeur français Francis Poulenc. Sur ce même ton, le doyen de nos chansonniers et notre tout premier poète national, Gilles Vigneault, a offert ses conseils de persévérance en un récital d’une douzaine de ses plus belles chansons constellées en plus de ses poèmes magnifiques visant à rasséréner un public nerveux, déstabilisé, anxieux et je dirais inquiet de la précarité de la paix sociale au Québec.

Ce fut un samedi soir inoubliable parce qu’il fut émouvant et consternant. Entouré du pianiste-accompagnateur Philippe Noireaut et de la figure révérende de Françoise Guénette, une soi disant modératrice voulant contrôler à tout prix la longueur des interventions du public, Vigneault a écouté la voix d’une douzaine de ses admirateurs lui poser une question d’importance, locuteurs chanceux dont je fus. Tout d’abord, ce qui est ressorti de l’exercice, c’est la crainte -pour nous qui aimons Vigneault- que ce fut peut-être le dernier soir d’intimité où nous pouvions l’entendre, l’écouter illustrer sa parole surtout des teintes de poésie venue de sa voix chantante encore affectueuse.

À son entrée radieuse sur scène, toute la personnalité de ce colosse -encore droit comme un grand arbre solide à l’esprit clair- révèle ce type d’homme amoureux de son pays, des racines linguistiques du Québec français (y compris l’Acadie et le Canada français, il va sans dire).) On resta sans doute vivement étonné que ce soit à un poète de quatre-vingt dix ans (il les aura le 27 octobre prochain) que les Québécois de l’auditoire aient posé à Gilles Vigneault de telles questions d’actualité politique brûlante: par exemple, comment réagir sans panique face à l’espace d’un pays ravi par les nouveaux arrivants (légaux et illégaux) débarquant avec des valeurs revendicatrices fort différentes de celles des Québécois de souche (réponse en chanson: il y a une place sur Terre pour chaque pierre en son sol!); d’autres ont demandé au chansonnier comment il se situait vis-à-vis des perplexités suscitées par les appropriations dites culturelles (réponse avisée qu’il faille faire attention que cela ne fasse pas moins d’art: il faut toujours plus d’art et en rien ne le menacer!); enfin, d’autres l’ont questionné sur l’importance des symboles manifestes de la foi tout en conservant le devoir que nous nous faisons d’un accueil universel (réponse du poète…la foi de chacun est sa bouée en cette mer chavirante et agitée qui brasse tous les peuples sans certitudes autres face au mystère de l’existence et les guerres qu’on a semées dans leurs pays desquels ils doivent s’exiler vers chez nous, ces nouveaux arrivants…ils viennent à nous avec des professions à reconnaître sans ambages!).

Le poète s’en est toujours bien tiré avec grâce et élégance surtout qu’un artiste ne devrait pas être appelé à apaiser le désarroi d’un peuple ou d’une génération entière attristée de la perte -peut-être inévitable- d’un Québec mollement rêvé qui n’aura pas fait long feu après l’époque de désintégration tranquille qu’on a cru naïvement révolutionnaire (comme si une «révolution» pouvait être douce ou tranquille quand on la définit comme un changement profond des valeurs et de la vision du monde en ses assises!). Je me suis permis ici de donner un échantillon des thèmes des questions articulées face au poète, car il est lui même un sage sensible à l’heure incertaine de notre identité nationale. En cette ère troublée par la perte incontestable de tous les repères que furent les balises qualifiées jadis de valeurs nationalistes, j’ai trouvé audacieux, au chapitre des rapports hommes-femmes, que Vigneault ait même osé faire mention de ce que les femmes jalouseraient peut-être, sans vouloir l’avouer même, les hommes, mais en quoi au juste, cela resterait à définir. Nous vivons à une ère définitivement féminine par toutes les valeurs qu’elle promeut et impose à commencer sur les bancs de l’école primaire.

Pour ma part, j’avais en poche la question que je voulais lui poser mordicus et elle concernait sa poésie et un drame traumatisant de son adolescence, voici donc ce que je lui ai dit en pleine assistance, micro à la main et comment il m’a répondu: «M. Vigneault, je veux tout d’abord vous dire que je vous aime en vos chansons, vos poèmes et vous remercie de tout l’amour du Québec que vous y avez déployé. Ma question parlera de FEU et de VENT. Vous avez reçu un feu sacré et sans doute que le vent a dû souffler très fort sur votre flamme intérieure pour l’aviver. J’en viens au VENT tout d’abord: dans une chanson et poème intitulé Le Vent vous avez écrit : «Je suis seul au bastingage, J’ai remercié mon équipage Et mis le cap sur le vent d’est. C’est dans la houle des naufrages Que je veux naviguer Je vois des (compères d’équipage) des corps perdus qui nagent Et qui sont fatigués.»

Ma question est la suivante, comment avez-vous réagi et de quoi vous souvenez-vous du jour et de la nuit de l’incendie dévastateur et de ce vent qui a soufflé très fort et incendié la ville et le collège classique où vous aviez étudié 8 ans de temps à la mi-mai, à un mois de la graduation et détruit donc presque toute la ville de Rimouski?» Vigneault a répondu ceci: Que le FEU obtenu par les hommes était un élément puissant de destruction comme 1945 nous l’a démontré (il a voulu faire allusion à Hiroshima, Nagasaki et l’Allemagne rasée ville par ville sans doute, sans oublier les victimes carbonisées de mille manières atroces) : pour ce qui est du VENT sur Rimouski en flammes, oui, cela avait été un grand événement traumatisant de sa jeunesse mais que le VENT n’avait pas le contrôle sur tout ce feu sur lequel il soufflait vivement comme sur des tisons ardents. Il expliqua avoir été témoin de choses étonnantes: tout d’abord que les étudiants tentaient désespérément de sortir les malades de l’hôpital en flammes, un à un. Puis de sortir les gens de leurs maisons qui brulaient une à une (plus de 350 maisons ont brûlé avec aussi, en grande partie, le collège classique). Parmi les choses étranges qui se soient passées, on sortait une dame qu’on tirait de chez elle, elle résistait et leur demandait d’urgence et d’insistance qu’on sorte surtout tout d’abord «sa statue», une statue de dévotion religieuse sans doute…se disaient, interloqués de ce ridicule, car les jeunes étudiants étaient perplexes. Le fait était qu’elle était surtout bourrée, cette statue menacée par le feu, de dix-huit mille piastres! Autre fait cocasse dans le désastre: une maison sur laquelle une croix de sauvegarde fut placardée en désespoir complet, sur son mur extérieur près de la porte d’entrée…pour la protéger impérieusement, fut, en effet, épargnée de l’incendie alors qu’elle était située au milieu de toutes ces centaines de maisons détruites et rasées par le feu, tout autour, il ne restait que cendres… cela défiait la logique et saisissait l’imagination.

Ainsi, le poète Gilles Vigneault, à l’oeil bleu si vif et au visage ancestral, à la parole éloquente, ce cher Vigneault m’a répondu de la question de la Providence, de la foi donc, aussi de la force du vent et de la puissance relative du vent, ensuite de la prééminence de l’argent (étalon de mesure de la liberté en société) même dans un monde en furieuses flammes… C’est une réponse de poète au dilemme de la société des hommes et des femmes qui ont d’étranges valeurs de foi, de pouvoir et de superstitions quand bien même tout s’anéantit autour! Vigneault ne m’a pas parlé de son feu sacré intérieur car il doute devoir durer plus que la génération qui la connu et qui s’était déplacée les 5 et 6 octobre derniers. En effet, parlez à un jeune de vingt ans de Gilles Vigneault… vous verrez l’état de nos écoles incapables de transmettre une fondamentale mémoire qui compte! Au terme de deux heures de chants et paroles concertées, il a été beaucoup question de protection de l’environnement. Sur le plan lyrique, par la douzaine de chef-d’oeuvres en chansons de Vigneault dont je vénère la collection intégrale et entière sur vinyle et ses écrits sur beau papier zéphyr antique, j’ai reconnu les chansons suivantes: C’est le temps, Si les bateaux, J’ai pour toi un lac, Avec les vieux mots, Les Gens de mon pays, enfin Gens du pays entonné en tous les couplets et refrain pour l’anniversaire de tous ceux et celles qui étaient présents en salle. J’ai dû me chanter l’Horloge et la Manikoutai, les Voyageurs et le Voyageur sédentaire aussi, en silence…cherchant les airs dans les étoiles de la nuit froide…parmi la liesse des jeunes en fête dans notre ville.

Samedi soir, le 6 octobre, à la Cinquième salle de la Place des Arts, Gilles Vigneault, notre barde et chansonnier-poète national s’est à nouveau révélé être au coeur de l’admiration des Québécois présents. Une salle comble de gens dans la cinquantaine et la soixantaine (quelques enfants avec des parents dans la trentaine, mais c’était l’exception).

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