Last night I dreamt that somebody loved me : question d’équilibre entre jeu et texte

La quête du bonheur : vaste sujet auquel s’attaque Éric Bernier dans Last night I dreamt that somebody loved me. Avec l’aide de danseurs et de références musicales pop, il (le comédien, pas l’homme, du moins, on espère !) s’attache à analyser son expérience de vie pour tenter de répondre à un objectif, ou plutôt pour expliquer pourquoi sa vie lui semble vide.

Last night I dreamt that somebody loved me : il s’agit là d’une performance théâtrale, vocale, physique qu’Eric Bernier réalise avec une aisance naturelle ; Eric Bernier tel que l’on s’imagine : sarcastique, charmeur, fragile aussi. Comme un poisson dans l’eau, le comédien occupe la scène et à défaut d’entretenir une relation avec… quelqu’un, il entretient des relations avec l’espace, les spectateurs et les danseurs : par des jeux de regard tantôt subtils, tantôt profonds, parfois même gênants, le comédien ne s’éteint pas une seule seconde et meuble les rares silences que connaît cette pièce.

Car il parle beaucoup, longtemps, en thèse-antithèse, nous expose les faits, nous raconte sa vie qui ma foi, n’est pas si mal, c’est juste… qui lui manque quelqu’un : un amour, un ami, une âme sœur… Ce n’est pas un discours soporifique loin de là. La metteuse en scène Angela Konrad, bien connue pour sa reprise de Macbeth, prend le parti du dynamisme, de l’image et de la métaphore.

Dynamisme, ce n’est pas peu dire ! Issues d’un répertoire musical accessible, mais pas grand public, les différentes chansons des Smiths ou de Shirley Bassey, ponctuent la réflexion du comédien, appuient son argumentaire : pourquoi est-il seul ? Que veut-il ? Comment pourrait-il rencontrer CETTE personne, qui/qui(e) qu’elle soit ?

Son monologue regorge d’images, souvent répétées ; elles n’alourdissent pas le propos, elles entretiennent le marasme du comédien, tel que « l’étang de sa vie », qui lui renvoie son image et le ramène sans arrêt à son vide, son désespoir parfois, ses envies d’en finir peut-être ?

Les danseurs sont sans aucun doute le point fort de la mise en scène. En dépit de leur appellation, ils ne dansent pas vraiment. Ils représentent les « échecs » – amoureux, amicaux – qui reviennent sans cesse provoquer et le fausser dans son introspection. Il semble faire un petit pas dans sa démarche synaptique, mais dès qu’il confronte l’un de ses « échecs », il recule et ne parvient plus à raisonner et plus le spectacle avance, moins il semble en mesure de le faire. Les performances les plus marquantes reviennent à Sébastien Provencher dont le charisme répond fortement à celui d’Éric Bernier et à Nicolas Patry dont l’aisance, la finesse du jeu muet et le mordant à la fois sensuel, sexuel, fort, doux et hargneux de la scène de « bataille », nous rappelle que – oui – le théâtre peut être très physique.

Quand est-il du propos ? Malheureusement, nous restons sur notre faim, car il n’y a pas de réelle progression du discours du comédien : il constate, il cherche des explications, en trouve parfois et de dépit, il finit par prendre un chien, qui ne lui permettra pas plus de combler ce vide, cette absence, cette solitude. Il se complaît dans son narcissisme – oui, c’est le propos de la pièce – mais cette prémisse nous éloigne du personnage : on ne se prend pas d’affection pour lui, on ne le plaint pas, on peut parfois trouver qu’il exagère. Est-il malheureux ? Sans doute, et si le registre comique satirique fonctionne pour alléger le propos, il n’est plus si pertinent quand vient le temps de considérer sérieusement ce qui est dit. Le décalage entre l’incertitude de l’homme sur sa situation de vie et la légèreté comique avec laquelle il la présente est trop important pour nous faire à son propos. Dans la mesure où le cheminement n’aboutit pas, on se prend également à trouver quelques longueurs au dernier tiers de la pièce ; vous savez, quand cela ne finit pas de finir…

Et malheureusement, l’absence d’aboutissement prend souvent le pas sur la performance d’Éric Bernier, qui est pourtant de très haut calibre.

« Last night I dreamt that somebody loved me » est présenté jusqu’au 21 octobre à l’Usine C.

 

Texte et mise en scène ANGELA KONRAD

Interprétation ÉRIC BERNIER

Danseurs MARYLIN DAOUST, LUC BOUCHARD BOISSONNEAULT, SÉBASTIEN PROVENCHER, NICOLAS PATRY, EMMANUEL

Crédit photo : Le Pigeon

Durée du spectacle : 1h40 sans entracte

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par 

Charleyne Bachraty développe sa passion pour les arts depuis plus de 25 ans. Tout d'abord danseuse classique, elle se diversifie dans différents styles et a participé à plus d'une centaine de projets scéniques depuis ses débuts : concours, démonstrations, comédies musicales...

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