Le ballet L’amant de Lady Chatterley aux Grands Ballets: Perfection des lignes, rigueur symétrique des figures, beautés de la danse

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Eric Sabourin

Professeur de littérature française et québécoise, Éric Sabourin a été reporter à CKAC, correspondant de Radio-France Outremer à Montréal, envoyé spécial des stations radiophoniques de Télémédia aux premières élections démocratiques dans le bloc de l'Est à la chute du mur de Berlin, enfin reporter à la première crise du Golfe persique, puis chroniqueur et enfin critique littéraire au cahier Livre du journal Le Devoir jusqu'en 2001.

La sexualité humaine hors-mariage était, jusqu’à une époque récente, sujet à scandale et l’affabulation du roman L’amant de Lady Chatterley (publié en 1928) de l’écrivain David-Herbert Lawrence (1885-1930) avait fait esclandre tout comme celui intitulé Emma Bovary de Gustave Flaubert sans toutefois qu’on intente un procès d’immoralité publique à l’écrivain britannique désormais glorifié d’une très belle création nouvellement dansée ici même à Montréal. Par surcroît, c’est sur la musique enivrante du marginal mais extraordinaire compositeur russe Alexandre Scriabine (1872-1915) – mort lui aussi très jeune – que l’intrigue de ce roman prend une remarquable forme chorégraphique à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts.

Les danseurs de toute la compagnie des Grands Ballets sous l’instruction créatrice fort inspirée de la chorégraphe Cathy Marston ont offert au public montréalais une performance inoubliable. En effet, on a créé un ballet en deux actes sur une série de mélodies de Scriabine orchestrées et mises en musique par Philip Feeney que dirige, en tant que chef invitée, Dina Gilbert à la tête de l’orchestre des Grands Ballets. Impossible de ne pas s’emporter en écoutant les extraits des Trois études opus 65, de l’Étude opus 8 no.12 en ré dièse mineur, (agissant comme thème récurrent), surtout la mélopée du Nocturne pour la main gauche seule opus 9 no.2 ou encore le Prélude pour la main gauche seule opus 9 no.1, enfin les premières mesures mystiques de l’Andante de la Quatrième sonate opus 30, sans oublier des extraits des concertos pour piano en leurs passages les plus mouvementés de même que le Prélude opus 11 no.15. Une romantique adolescence tardive (et j’accuse ici mes 22 ans) a passé des centaines voire des milliers d’heures à me transporter au piano par ces mélodies de Scriabine et ici les danseurs des Grands Ballets ont réalisé le pronostic de la réussite selon Balanchine soit toujours à l’effet que «le ballet crée un état d’excitation féérique chez les danseurs (p.21 Histoire de mes ballets de George Balanchine). Au soir de la première, toute l’expressivité scénique des danseuses et danseurs des Grands Ballets n’a fait que provoquer des excitations visuelles sensuelles et lascives chez l’auditoire montréalais debout à l’ovation pour hurler sa joie d’avoir assisté à une grande première.

J’y ai, pour ma part, reconnu la passion musicale de mes vingt ans alors que je m’engloutissais tout entier dans ces mélopées mélancoliques et éthérées du compositeur russe dont je m’étais fait un héros harmonique. Les harmonies et accords de Scriabine sont audacieux et ses mélodies se prêtent fort bien à une théâtralisation de l’acte érotique ou amoureux par laquelle le corps est appelé à esquisser l’extase ou l’euphorie ou la plénitude tout autant que la peur panique et le désarroi face aux manifestations diverses de la sexualité humaine. C’est George Balanchine (Histoire de mes ballets, Fayard, Paris, 1954, 321 pages) qui énonce cette évidence que «voir un ballet classique, c’est comme aller voir une grande pièce de théâtre» (p.46) et en soulignant encore d’emblée «l’étroit rapport de la musique et de la danse : il nous faut voir et entendre dans le même temps» (p.48).

Vu, revu et entendu, le roman de L’amant de Lady Chatterley (Constance, dansée par Éline Malègue) raconte le retour d’un soldat (Clifford incarné par Dane Holland) de la Première Guerre Mondiale revenu estropié (amputé du bas du corps) donc peu capable de satisfaire sa femme en plus de n’avoir jamais vraiment eu de grande libido au départ puisqu’il tentait dès le début (du roman que j’ai relu) de leur relation de rendre platoniques leurs rapports sexuels obligés ainsi idéalisés ou voire même d’introduire un troisième élément à leur couple, un genre de faux-bourdon masculin. Comme les scènes de sexualité abondent dans le roman de D.H. Lawrence entre Michaelis (Alessio Scognamiglio) et Constance puis éventuellement entre un garde-chasse viril et puissant (Mellors incarné par Raphaël Bouchard) et Lady Chatterley (en anglais Constance devient Connie), les scènes sulfureuses abondent aussi dans la chorégraphie de Marston. Le roman est un livre succinct mais concis puisque consacré au dilemme de la sexualité humaine où des exégètes littéraires ont perçu des descriptions flagrantes de sodomie. J’ai été récemment choyé de voir du très grand ballet de par la rétrospective Jerome Robbins et Balanchine au New York City Ballet du Lincoln Center où la perfection des lignes, la rigueur symétrique des figures, les choix de coloris envoûtants et les musiques d’une beauté ne faisaient toujours qu’une avec la danse en ses mouvements les plus purs par ses lignes élégantes et raffinées…Pour dire, en filant cette métaphore, que le ballet L’amant de Lady Chatterley s’inspirait lui aussi, jeudi soir, de ce grand art de bien faire aristocratiquement oeuvre dionysiaque ou de bacchante. Nous sommes choyés à Montréal, en plus de nous trouver en posture de recevoir parfois aussi des compagnies divines comme celles de l’Opéra de Paris, du Ballet de Perm, le Ballet Nacional de Cuba etc. Le spectacle des Grands Ballets se poursuit jusqu’au 13 octobre dans la métropole.

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Professeur de littérature française et québécoise, Éric Sabourin a été reporter à CKAC, correspondant de Radio-France Outremer à Montréal, envoyé spécial des stations radiophoniques de Télémédia aux premières élections démocratiques dans le bloc de l'Est à la chute du mur de Berlin, enfin reporter à la première crise du Golfe persique, puis chroniqueur et enfin critique littéraire au cahier Livre du journal Le Devoir jusqu'en 2001.

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