Le chef Lionel Bringuier et le pianiste Jan Lisiecki animent l’OSM – Un Chopin enthousiaste et un Stravinsky puissamment expressif

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Eric Sabourin

Professeur de littérature française et québécoise, Éric Sabourin a été reporter à CKAC, correspondant de Radio-France Outremer à Montréal, envoyé spécial des stations radiophoniques de Télémédia aux premières élections démocratiques dans le bloc de l'Est à la chute du mur de Berlin, enfin reporter à la première crise du Golfe persique, puis chroniqueur et enfin critique littéraire au cahier Livre du journal Le Devoir jusqu'en 2001.

En ces jours endeuillés du décès de madame Jacqueline Desmarais, sous les doigts de l’organiste en résidence Jean-Willy Kunz, le grand orgue Pierre Béïque de la Maison Symphonique a retenti, jeudi soir 8 mars, d’un hommage à la mécène disparue. Mais le clou de la soirée revenait à l’interprétation du Concerto en fa mineur opus 21 de Frédéric Chopin par Jan Lisiecki alors que le jeune chef français Louis Bringuier soulevait la joie de la foule d’une musique de ballet connue sous le nom radieux d’Oiseau de feu composée par Igor Stravinsky.

Le très jeune pianiste canadien de 22 ans d’origine polonaise Jan Lisiecki s’est attiré des salves d’applaudissements enthousiastes à l’issue de sa prestation remarquée et filmée du véritable «premier» concerto de Chopin. Je sais, ce concerto porte le numéro 2, certes, mais c’est le premier que Chopin a écrit vers l’âge de 19 ans quand il quitta Varsovie. Frédéric Chopin est né à Zelazowa Wola, une bourgade mignonne à 80 kilomètres de Varsovie où on cultive encore religieusement un jardin fantasmé et idéalisé embellissant un domicile entièrement reconstitué et remeublé comme étant le grand lieu authentique du culte de la naissance du compositeur si vénéré en Pologne.

On comprendra que la Maison symphonique était au comble, remplie de gens d’origine polonaise venus applaudir le jeune héros. J’ai souvenir récent de l’élégance innée de Jan Lisiecki dans un concerto de Mozart avec l’Orchestre Métropolitain, il y a quelques années. Je dois dire que comme virtuose de grande taille et prestance, Jan Lisiecki semble bien mûrir et que ses dons de virtuosité technique sont éclatants. Il fut fort impressionnant dans les premier et troisième mouvements du magnifique concerto dont personne ne se lassera jamais.

C’est ce même concerto qui a récemment valu, à Charles-Richard Hamelin, sa médaille d’argent bien méritée au dernier Concours Chopin qui consacre tout à fait les meilleurs interprètes actuels du compositeur idolâtré tout partout. Mais, chacun des mélomanes avertis le sait, l’écueil du concerto en fa mineur se trouve dans le second mouvement marqué Larghetto… molto con delicatezza. Dès l’exposition de haute délicatesse du thème principal, apparaissent toutes les difficultés monstrueuses d’interprétation poétique puisque c’est un moment de lente splendeur et de tendresse inégalées.

Chaque fois que ce mouvement est marqué de la mention delicatissimo, il faut freiner ses doigts, malgré le foisonnement des triples croches et des appogiatures vus souvent comme de supposés encorbellements plastiques à propulser négligemment à la vitesse de l’éclair. Non, il faut avoir la sagesse de s’écouter ralentir et faire s’exprimer chaque note malgré qu’on veuille en finir (nerveusement, cette profusion de notes inquiète tout exécutant). On croit le mouvement plus facile parce qu’il est plus lent, hélas! combien c’est naïf. Certains interprètes n’y aperçoivent que ciselures et fioritures à peine signifiantes venues de cercles aristocratiques révolus de l’époque romantique de 1830 amoindrissant alors cette oeuvre comme une oeuvre de pure bravoure digitale. On n’est pas chez Liszt du tout. En somme, le mouvement exige et nécessite une maturité émotionnelle et sentimentale de retenue et de rubato audacieux que peu de très jeunes pianistes contrôlent avec l’émotion et l’application suffisantes sans rien bousculer.

À exactement 100 mesures de la fin du mouvement lent, après les indications doubles poco ritardando et leggiere (en freinant et légèrement) survient l’indication raddolcendo stringendo la nuance du moment le plus difficile à exécuter car ces mots signifient redoublement ou intensification de la douceur -en accélérant adroitement les triolets en question sans oublier l’indication tr ou trille qui annonce que le son va bientôt s’étioler (smorzando…en éteignant)- le tout devant être joué plus vite mais en amoindrissant le volume. Ce n’est pas rien tout ça après la réexposition du thème que Lisiecki avait mieux énoncé et mieux réagi que dans les prémices du mouvement.

À 22 ans, ce savoir-faire, sans tomber entre Charybde et Scylla, c’est le triomphe de la maturité sentimentale inaccessible pour le moment à Jan Lisiecki qui a la chance d’enregistrer pour Deutsche Grammophon déjà, sans avoir confirmé son génie comme tant d’autres ont dû faire bénir leurs talents via les concours internationaux. J’ai d’ailleurs demandé à Jan Lisiecki, à la séance de signature de ses albums lors de l’entracte si ce deuxième concerto de Chopin était une mise en forme annonciatrice si jamais son entourage osait le présenter là-bas afin qu’il puisse se mesurer à l’écurie polonaise remplie de brillants jeunes pianistes au prochain concours Chopin prévu dans deux ans et demi: «No way, never!». Il y a de quoi, en effet, redouter ce jury hétéroclite composé d’anciennes sommités et la plus haute exigence de toutes les compétitions de jeunes étalons et de gracieuses artistes (je pense à la pianiste japonaise Aimi Kobayashi, en 2015, si extraordinaire dans Chopin et seulement finaliste consolée d’une mention spéciale, allez l’entendre sur You Tube).

À notre époque de féroce mise en marché des talents bien pistonnés, le Concours Chopin est un récif où tant de réputations déjà formées ou mises en selle sur les palefrois du monde musical en parade se sont retrouvés anéantis d’être éliminés bien avant la finale de concours. On n’a qu’à voir les noms des troisième et quatrième prix chaque cinq ans pour constater qu’il départage les géants de l’heure des moins grands. Car le monde du piano n’a souvent d’oreille et d’yeux que pour le grand premier prix que le Concours Chopin consacre, ce qui pousse la direction du concours à forcer les juges à attribuer quand même un premier prix les années de faible moisson (ce concours a lieu tous les cinq ans).

En somme, Lisiecki est absolument impressionnant et vraiment audacieux dans les mouvements vifs mais il a encore besoin d’écouter son âme ou celle des maîtres de l’expression poétique comme Ivan Moravec, Zoltan Kocsis, Krystian Zimerman, son compatriote Louis Lortie ou près de sa génération, à peine plus âgé que lui de dix ans, David Fray dans son tout récent album Chopin (Erato 0190295896478). J’ai trouvé par hasard, ce matin, ce mot d’Isidor Philip, professeur venu enseigner le piano à Montréal à l’instigation de Wilfrid Pelletier, qui peut aussi être utile: «Il faut s’écouter toujours et ne pas prendre trop tôt des mouvements vifs». Encore aussi ce mot du grand Sigismond Thalberg, élève de Hummel devenu le virtuose rival de Liszt et Czerny (le professeur de Beethoven): «Jouer trop vite est un défaut capital».

De nos jours, il y a une telle excellence de musicalité et de virtuosité fiévreuse chez les nombreux pianistes de notre époque voulant évoquer la comète du sprint olympique Usain Bolt mais au piano, que c’est cruel de nuancer de la sorte, mais nous voulons chaque fois la plus haute expression possible tel un ciel bleu éclatant laissant poindre encore les étoiles, les astres et les angelots du paradis! Rien de moins comme exigence dans ma nébuleuse et ce voeu est souvent exaucé!

Au programme figurait enfin, après l’originale Métaboles d’Henri Dutilleux, la suite de ballet L’Oiseau de feu d’Igor Stravinsky dont il existe trois orchestrations (une originelle créée en 1911 lors du ballet de Diaghilev, une remaniée en 1919 pour tout petit ensemble orchestral et enfin la version 1945 jouée maintenant tout partout). C’est la dernière que le jeune chef Louis Bringuier a dirigée de main de maître. C’est une oeuvre on ne peut plus chantante et euphorisante, russe certes mais probablement influencée par les oeuvres de Debussy (né en 1862 soit vingt ans avant Stravinsky) qui avait fait paraître et entendre déjà Prélude à l’après-midi d’un faune (1894) , Danse sacrée et profane et Fêtes galantes (1904) La mer et Images pour orchestre (1906) etc. sans oublier ce que Maurice Ravel (né en 1875) avait fait valoir comme orchestrations dont la première fascinante suite de Daphnis et Chloé (1910) et Pavane pour une infante défunte. En somme, partout une musique d’expression ou d’esthétique sous l’influence première de Rimsky-Korsakoff, certes mais de coloris français avec quelques moments tonitruants annonçant clairement les futurs chocs que seront Petrouchka et Le Sacre du printemps.

Donc cette orchestration est de 1945 puisque Stravinsky meurt en 1971, trente-quatre ans après Ravel dont la seconde suite de ballet Daphnis et Chloé par le génie de l’instrumentation demeure encore une référence orchestrale voire une source d’inspiration en matière de musique de ballet. Voici ce que Roland Manuel, le musicologue français a exprimé à propos d’Igor Stravinsky: «Je le situe d’abord au coeur de sa Russie natale entre son père, le baryton, interprète favori des opéras de Tchaïkovsky, et son maître Rimsky-Korsakoff, le vieux sorcier académique, excellent pédagogue au demeurant qui lui propose la musique comme un art appliqué, propre à faire valoir la mélodie populaire. Vient ensuite Diaghilev qui lui commande en 1910 l’Oiseau de feu pour les Ballets russes. L’oiseau de feu trahit l’influence de Rimsky, de Debussy et de Ravel, mais déjà l’oeuvre est dominée par la volonté formelle. En 1911 vient Petrouchka.» On songe à tout cela en écoutant l’Oiseau de feu qui séduit à tout coup tous les auditeurs.

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Professeur de littérature française et québécoise, Éric Sabourin a été reporter à CKAC, correspondant de Radio-France Outremer à Montréal, envoyé spécial des stations radiophoniques de Télémédia aux premières élections démocratiques dans le bloc de l'Est à la chute du mur de Berlin, enfin reporter à la première crise du Golfe persique, puis chroniqueur et enfin critique littéraire au cahier Livre du journal Le Devoir jusqu'en 2001.

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