Le film Mademoiselle de Joncquières à Cinémania: Rester pure et vierge au cœur d’autant de tripotage?

Avec son savoureux film satirique intitulé Mademoiselle de Joncquières, Emmanuel Mouret nous rappelle que toute comédie de mœurs ne réussit ses effets d’imagerie que par l’art d’en raconter les péripéties… surtout au siècle du libertinage! Une irrésistible beauté féminine suscitant les vibrantes émotions des conquérants peut-elle cependant jouer les dévotes après avoir fréquenté les dévergondées puis se résoudre aux virginales épousailles? Dans le monde farfelu des courtisans de la fin de l’Ancien Régime, tout à fait! Avec le grand art du théâtre aux mots d’esprit, toutes les exaltations châtelaines semblent avoir été possibles ou réalisables.

Puisque tout réside dans l’art de raconter une action principale avec une psychologie cohérente en chacun des personnages (Poétique d’Aristote), disons tout de suite de ce film qu’il est un digne écho assez représentatif de ce que fut le chef d’oeuvre du genre soit Les liaisons dangereuses (1988) de Stephen Frears tiré du roman épistolaire de Choderlos de Laclos (1781) dont on se souvient de l’inégalable distribution (Glenn Close en marquise, John Malkovich dans le soudoyant vicomte de Valmont, puis Michelle Pfeifer dans la vertueuse madame de Tourvel, Keanu Reeves adolescent dans le beau jeune Danceny et l’adolescente Emma Thurman dans la plantureuse Cécile Volanges). Cette fois-ci, c’est l’histoire similaire en procédés
vengeurs, car il s’agit de la vengeance par duplicité de l’éconduite femme évoquée par Denis Diderot dans Jacques le fataliste (1774) soit madame de la Pommeraye (Cécile de France) veuve vertueuse qui se laisse séduire et conquérir par le marquis des Arcis (Édouard Baer), libidineux notoire pour en être, peu à peu, délaissée et en ressentir du dépit à tel point qu’elle se moquera de lui en l’amenant à lui faire épouser une supposée traînée aux élégantes lignes parfaites et dotées d’un halo inapprochable de quasi sainte pureté… La jeune fille est jouée par la ravissante Alice Isaaz, belle comme Deneuve ou Moreau ou Bardot jeunes… c’est beaucoup dire!

Tout est de pure répartie spirituelle, du très grand théâtre parmi des décors de châtelaine exquise, des bocages rieurs comme on en trouve dans la Vallée de Chevreuse et dans les Hauts de Seine. La vengeance du marquis des Arcis serait de se montrer plus heureux avec sa supposée méprise que madame de la Pommeraye croirait son scénario de malheur s’être réalisé selon son bon vouloir et ses très mesquins procédés. J’ai repris mon Jacques le fataliste annoté de mes classes de 18e siècle français et j’ai eu le plaisir de trouver cette phrase de mon ancienne main galante (car j’ai été très coureur jadis !): « La suite ne dit pas la rage de la Pommeraye ayant rendu heureux celui qu’elle voulait désespérer! »

Ce film est donc à voir et je n’ai eu que la surprise de constater que les jeunes spectateurs pourtant Français aux études universitaires ici… avaient du mal à suivre les échanges galants des acteurs et les réparties de cette belle langue française du XVIIIe siècle qui commence même beaucoup plus tôt avec La Princesse de Clèves de madame de La Fayette, puis les Lettres Persanes de Montesquieu, La Nouvelle Héloïse de Rousseau, pour atteindre au paroxysme amoureux avec Le Rouge et le Noir ou La Chartreuse de Parme de Stendhal… Enfin ce fut autrement un grand succès d’accueil du public si on omet la seule déconvenue dans l’assistance: les jeunes dans la vingtaine au sein de l’auditoire, cellulaire en main qui textaient et s’envoyaient dans leur inénarrable virtuel des courriels, leurs postures physiques ennuyées par ces galanteries trop bien formulées, ces expressions et feintes qui parlent des sentiments humains, des émotions de l’âme, de ces retentissantes fièvres que la beauté physique suscite par un seul regard amoureux! Il faut savoir se concentrer sur les finesses de notre subtile langue pour goûter un tel grand tableau portraiturant l’irascibilité inhumaine de la gent féminine maladroitement larguée.

Sujets connexes

%d bloggers like this: