Le Viennois Christoph Koncz: Un jeune chef intelligent, gentil, charmant conquiert l’Orchestre Métropolitain et tout Montréal

Il était une fois un très jeune chef d’orchestre au service des Muses et d’Apollon. Il semblait venir, comme le Petit Prince, d’une planète toute à lui. Un sourire radieux et un regard de poète comme il s’en faisait à l’époque viennoise des amis de Schubert ou celle de Henri Heine animait son visage rempli de bonté. Tout à coup, au bout de deux heures de cette apparition en trépidante musique (combien le programme du mercredi soir 20 mars était beau!) sous ce chef, le public se prit d’une illusion fantastique: il comprit que le jeune chef portait au bout des doigts non pas une baguette mais une rose avec laquelle il dirigeait les musiciens pour les amadouer.

Voilà le conte séduisant que le public de l’Orchestre Métropolitain a peut-être lui aussi imaginé, au terme de l’expérience d’avoir été magnétisé par Christoph Koncz. Le violoniste virtuose -entendu autrefois enfant dans le film québécois Le violon rouge de François Girard- a fait entendre , en préambule de concert, son charmant accent aristocratique. Ainsi, rencontrer Christoph Koncz tel que nous l’avons aperçu mercredi soir, c’était tout à fait revivre le coup de foudre que nous avions eu, jadis, au premier regard, nos yeux portés sur sa physionomie tout à fait comme aux premiers jours avec le légendaire Yannick Nézet-Séguin alors très très jeune. Le registre des émotions était donc dans cet ordre-là.

L’Orchestre Symphonique de Montréal qui se cherche un chef devrait avoir le flair à la Pierre Béique et oser: ce visionnaire gérant  de l’OSM  avait engagé, soit le début des années soixante, Zubin Mehta âgé alors de 26 ans à une époque déplorable où Igor Markevitch faisait le faux-malade alors qu’il dirigeait un de ces soirs de faux-valétudinaire à Paris…chose découverte par Béique avec la sanction du congédiement de Markévitch… (voyez, à ce sujet, le magnifique livre de Pierre Béique intitulé Ils ont été la musique du siècle, Montréal, 2001). Ainsi donc, si j’étais audacieux, riche mécène ou, encore mieux, à la tête de l’OSM, je mettrais un terme à la pénible recherche d’un chef, je délierais les cordons de ma gigantesque bourse portée en escarboucle et avec une crécelle fort agitée, je volerais à l’arrachée à la Philharmonie de Vienne ce jeune premier de la section des seconds violons…pour en faire Notre Autre Chef à notre Autre Orchestre.

Je ne plaisante pas: Christoph Koncz est déjà un grand chef doté d’une âme à la Furtwangler mais vivant à une autre époque moins capricieuse ou totalitaire et démoniaque que ces années où vécut le grand Allemand boycotté par l’après-guerre. Et Koncz porte en lui la tendre gentillesse de Nézet-Séguin.  Parlons tout de même un tantinet du programme musical de la soirée: en plus  de l’entregent très viennois de Koncz qui sautillait de joie onirique à diriger et jouer en même temps son concerto de Mozart, ce programme rappelait tout Vienne (Mozart et Brahms) et un peu l’Allemagne du maître de Düsseldorf (le doux village de Schumann). Le quatrième Concerto pour violon et orchestre de Mozart (K.218) était plein d’entrain  et de légèreté festive, puis la quasi-symphonie intitulée Ouverture, Scherzo et Finale en mi mineur op.52 de Schumann, rarement enregistré ou joué au concert, a surpris tout le monde par sa fraîcheur des années nuptiales de Schumann avec sa Clara. Vint, pour clore la soirée, une symphonie de Brahms à la brise viennoise. Il y a toujours cette question de savoir laquelle des symphonies de Brahms est la plus belle ou la plus riche, car elles sont toutes enivrantes et pleines d’extases voire de moments de détresse aussi.

La réponse à cette question: chacune, toutes et aucune! Mais comment éclipser la quatrième et les circonstances de la mort après maladie de Brahms vivant alors à Vienne? Comment rester froid à la troisième symphonie, lui qui n’avait connu ni l’amour fou dont tout son être était chargé en désirs et rêveries, lui qui s’était vu refuser des mariages avec des femmes difficiles et capricieuses, lui qui n’avait que de beaux amis poètes et musiciens pour s’en consoler… Comment ne pas jubiler à la première symphonie qui explose de vigueur comme chaque mouvement son premier concerto pour piano et orchestre opus 15? En somme, la très belle deuxième a fait notre affaire (pour oublier qu’on ne jouait pas la quatrième!) et la soirée restera inoubliable comme tant d’autres à Montréal puisque nous sommes choyés d’avoir les deux meilleurs orchestres au Canada et sans doute sont-ils parmi les dix meilleurs en Amérique du Nord. Il serait temps qu’on mesure notre chance de vivre ici…et qu’on embauche au plus vite ce jeune chef au moins comme chef-adjoint à Nézet-Séguin à l’OM puisqu’on est résolument perspicace à l’Orchestre Métropolitain et vu également que Nézet-Séguin  n’est plus ou pas là très très souvent considérant, bien entendu, sa célébrité actuelle.

D’autant plus que du côté de l’orgueilleuse OSM (ils ont bien le droit de tenir la dragée haute vu leurs réalisations), il y a cent à parier contre un qu’on ne descendra probablement pas de l’illustre piédestal pour élire ce jeune Christoph Koncz nouveau chef (les musiciens de l’OSM s’imagineraient-ils à être dirigés par un second violon de la Philharmonie de Vienne?..eux qui ont la dent difficile même avec Nagano dont je ne cesse de vanter le livre Sonnez ! Merveilles!?). Voilà une somme de questions de Fierté qui a tout à fait une ville…à sa merci, en plus d’une insouciance perpétuelle en toutes sortes de parades. Mentionnons enfin que le jeune chef Koncz parle un français élégant, ponctué du savoir-vivre aristocratique en tradition, cet appréciable vernis de procédés typique de sa ville soit cette manière d’être respectueux et attachant tout en disant des choses sérieuses et très vraies sans avoir peur de mettre un frein immédiat aux exagérations loufoques ou aux questions saugrenues. À l’avant-concert animé par l’ancien animateur Mario Paquet (autrefois à la barre des défuntes émissions matinales de musique classique à Radio-Canada), lorsqu’il posa au jeune chef la question de faire, supposément, pour nous, la différence entre la manière d’aborder Brahms chez les orchestres en Europe face à la manière des orchestres américains de le jouer…il a eu la franchise de dire «Ce n’est pas du tout comme ça qu’on doit présenter les choses» car en effet chaque orchestre et chaque chef est porteur de sa conception et de sa sonorité qui n’ont rien de continental ou de géographique. Ensuite, Christoph Koncz danse si bien au podium, animé d’un amour de la musique à la pure luminescence des gemmes précieuses quand le soleil darde ses rayons et se porte  sur elles, ai-je épuisé tous mes arguments?

Alors voici le dernier: un enthousiasme semblable à celui de Nézet-Séguin et je ne peux finir sans mentionner la beauté de la gestuelle de Koncz, ces mains belles, expressives et gracieuses traçant des lignes et des volutes enchanteresses comme dans les contes des Mille et Une nuits.  La soirée passa ainsi en un instant et on fut tout étonné de sa gêne devant les applaudissements extatiques, surtout quand on ne sait pas qu’à Vienne, les ovations debout sont rarissimes, les débordements d’émotions demeurent troublants à l’âme viennoise qui vit de réserve et de haute tenue.

L’ovation montréalaise du mercredi soir 20 mars relevait du culte ou du coup de foudre où on s’arrache le coeur à devoir se séparer d’un garçon étincelant comme ça. Il a serré la main de tous les musiciens de l’OM autour de lui, tous ayant reconnu cette étoile-là en son firmament: tous les musiciens applaudissaient…  comme on ne les avait jamais vu applaudir quiconque…sauf leur mentor désormais Philadelphe et New-Yorkais. Bémol pour une voix si sensible à une oreille exigeante: lors de son adresse en français, pourquoi l’avoir hélas calquée tout de suite en anglais alors qu’il aurait pu dire autre chose qui ne réaffirmasse pas les mêmes idées : au moins quatre-vingt pour cent des mélomanes montréalais comprennent les deux langues et il y a tant à dire sur un pareil programme qu’à l’imprimé on escamotait, d’ailleurs, en quelques lignes sommaires bien trop minces.

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