Louis Lortie dans un double récital sommant la musique de Gabriel Fauré: le courage d’un très grand virtuose cherchant à offrir le Nec plus Ultra de la musique classique

En s’adjoignant la collaboration du splendide violoniste Kerson Leong et celle de deux autres chambristes, le pianiste virtuose Louis Lortie prouve encore une fois le raffinement de son goût musical sous l’enseigne de la ravissante musique de Gabriel Fauré (1845-1924). Ces récitals de la musique classique la plus raffinée qui soit auront lieu les 22 et 23 janvier prochains à la Salle Bourgie où on entendra les deux quatuors à cordes avec piano opus 15 (mardi soir 19h30) et celui opus 45 (mercredi soir), soit deux oeuvres qui représentent sans aucun doute les deux plus grands chefs d’oeuvre du musicien français dont la musique atteint le sublime des plus hautes perfections.

On entendra, sous les adroites mains de Lortie dont la mémoire phénoménale est prodigieusement fidèle, la Ballade pour piano seul, autre chef-d’oeuvre méconnu, ainsi que les deux sonates pour piano et violon avec l’ultrasensible Kerson Leong en plus d’oeuvres solos que Lortie n’a peut-être pas encore endisquées puisque nous ne disposons que du très bel album Chandos Après un rêve : A Fauré recital (CHAN10915).  Ancien enfant prodige, Louis Lortie ne saurait être comparé à quiconque parmi les interprètes du piano au Canada toutes époques confondues ce qui inclut Glenn Gould dont on ne retient de durablement valable que ses interprétations de Bach: largement au-dessus de la mêlée encore à l’approche de sa soixantaine, non seulement pour sa musicalité et son érudition, Louis Lortie a étudié Fauré avec Yvonne Hubert une pédagogue fondamentale au développement de l’art pianistique influant sur toute la musique au Canada français.

Elle fut fondatrice de l’École normale de musique de Montréal inspirée des principes d’Alfred Cortot dont les éditions des oeuvres de Chopin et Schumann font encore autorité pour ceux qui savent encore lire poétiquement la description des oeuvres du répertoire. Yvonne Hubert fut elle-même élève de Fauré qui l’avait entendue à 13 ans à Moucron, en Belgique: comme elle était très jeune encore,  elle reçut au début du siècle dernier du grand maître né en Ariège une formation complète ainsi qu’une bourse généreuse pour parachever ses études au Conservatoire de Paris sous André Gédalge grâce auquel elle obtint un premier prix de piano à Paris avant de venir s’installer en Amérique (New York)  et finalement au Canada français. Elle enseigna à William Tritt, Ronald Turini, Janina Fialkowska, André Laplante (médaillé d’argent au concours Tchaïkovsky en 1978) , Henri Brassard, Williams Stevens, Marc Durand, Gilles Manny, Louis Lortie, Marc-André Hamelin, ces deux derniers fort jeunes bien sûr, restèrent absolument marqués par ses exigences strictes et sa rigueur implacable que leur approche musicale commune, encore actuelle, démarque de tous les autres solistes au Canada, Angela Hewitt comprise qui, quoique excellente, n’atteint pas -en aucun cas et cela pas pour la diminuer car elle est de haute stature elle aussi- leur niveau.

Je ne mentionne ici que ceux que j’ai suivis attentivement, pour les avoir maintes fois observés et entendus depuis 1975. Cette série de récitals fabuleux sous l’égide de Louis Lortie faisant revivre Fauré exigera des mélomanes une certaine préparation à la musique du professeur de Ravel. Pour les quatuors à cordes opus 15 et 45, je conseille le Quatuor Domus sur Hyperion CDA66166; pour les sonates pour violon et piano,  certes demeure incomparable le violoniste Gil Shaham avec au piano Akira Eguchi sur Canary Classica cc03 ou encore le très grand pianiste Jean-Philippe Collard avec le violoniste Augustin Dumay sur EMI 85281 et 85279,. Si on veut entendre les Nocturnes de Fauré avec le pianiste David Jalbert sur Endeavour 1014, aucun enregistrement à ce jour ne l’égale à ce répertoire-là hormis le treizième nocturne joué par Vladimir Horowitz en concert dans les années 70. J’achève mon enthousiaste appel à vénérer Fauré sans généreusement omettre le double album de Stéphane Lemelin au piano sur ATMA classique ACD2 2466 où on retrouve une agréable réalisation dans l’ordre de leur composition et de création les treize Nocturnes (de l’opus 33 à l’opus 119) et les treize barcarolles (de l’opus 26 à l’opus 116)  du compositeur.

Cette dernière énumération, en défilé d’interprétation, permet de comprendre l’évolution de la construction musicale chez Fauré du début de sa vie jusqu’aux dernières heures tragiques où l’artiste  devient brusquement aveugle aux infidélités de sa femme et peu à peu sourd aux désenchantements du monde catastrophant de la Première Guerre mondiale en ses effondrements sans pareils (pour  comprendre l’époque, il faut lire Stefan Zweig à ce sujet). Sur le disque Chandos de Lortie, déjà décrit plus haut, on retrouve les neuf Préludes pour piano qui représentent la plus inaccessible des musiques de Fauré, un opus atteignant le numéro 103, musique encore d’une mystérieuse émanation pour moi, même aujourd’hui, malgré des centaines d’écoutes attentives.

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