Louis Lortie: Feu sacré et olympisme musical dans deux intégrales de Frédéric Chopin

Louis Lortie
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Eric Sabourin

Professeur de littérature française et québécoise, Éric Sabourin a été reporter à CKAC, correspondant de Radio-France Outremer à Montréal, envoyé spécial des stations radiophoniques de Télémédia aux premières élections démocratiques dans le bloc de l'Est à la chute du mur de Berlin, enfin reporter à la première crise du Golfe persique, puis chroniqueur et enfin critique littéraire au cahier Livre du journal Le Devoir jusqu'en 2001.

Louis Lortie: Chopin Études pour piano opus 10 et 25 suivies des Préludes opus 28.
Maison symphonique de Montréal. Mardi soir 4 avril 2017, 20h. Sur piano Steinway.

Il y a 32 ans, en février 1985, au coeur d’une salle Claude Champagne alors bondée de mélomanes enthousiastes au comble de l’exubérance, le Québécois Louis Lortie, ce jeune pianiste prometteur recevait les acclamations délirantes d’une foule en liesse. Il venait de jouer et de livrer l’intégrale des Études pour piano de Frédéric Chopin. Hier soir, à la Maison symphonique de Montréal, l’artiste a renouvelé l’exploit en ajoutant, en plus, l’intégrale des Préludes pour piano du même compositeur.

Il y a trois décennies, Louis Lortie apparaissait fraîchement couronné des lauriers des Concours internationaux pour piano de Busoni (Italie) et de Leeds (Angleterre). Hier soir, c’était la visite d’un artiste accompli. La répétition de son exploit pianistique a bénéficié des trente-deux ans de grandes réalisations musicales ininterrompues sur disque et en récital. En tout bonifié, Louis Lortie est de ces bons vins qui gardent tout leur bouquet au fil du temps et gagnent même en sagesse euphorique quand les pièces sont marquées cantabile (ce qui exige de magnifier le chant mélodique)! Le parcours de Lortie confirme le modeste pronostic que j’avais posé en septembre 1984 dans une recension intitulée Le succès au bout des doigts:<< Il m’apparaît indéniable que Lortie rehausse les oeuvres qu’il touche au clavier et que la musique retrouve avec lui une auréole que les interprètes ordinaires ne dégagent pas toujours.>>

Depuis lors, sa version enregistrée des  Études de Chopin (Étiquette Chandos  (ABRD1194) reste la version définitive de référence avec celle de Maurizio Pollini (Deutsche Grammophon 2530291) . Ses intégrales des Années de pélerinage de Liszt sont inégalées même par Wilhem Kempf ou George Cziffra ou Jorge Bolet. Ses cycles époustouflants et complets des sonates de Mozart, puis celles de Beethoven, sans oublier l’intégrale des oeuvres de Ravel enfin les récents enregistrements des oeuvres pour piano seul et deux pianos de Poulenc, de Rachmaninoff (avec Hélène Mercier) sans oublier la merveilleuse révélation lumineuse et envoûtante de son plus récent album consacré à Gabriel Fauré le plus raffiné des compositeurs français (premier de deux disques dit-on ou de plusieurs…) enfin, disons-le, bien au-delà des prouesses pianistiques mais jusqu’à la dimension sublime des métempsycoses multiples de la poésie musicale, Louis  Lortie offre au coeur sensible et à l’esprit humain cultivé un rafraîchissement inouï dans l’histoire des interprètes de la musique, à la hauteur du legs des regrettés Claudio Arrau et Svatoslav Richter. Rien de moins.

Abordant sous peu la soixantaine, Louis Lortie conserve donc une grande virtuosité technique, une forme olympienne qu’exigent au moins 20 des 24 études dissimulant une difficulté technique à maîtriser telles que les a imaginées Frédéric Chopin entre 1829 et 1837. Seulement 4 ou 5 préludes parmi les 24 Préludes op.28 exigent une virtuosité remarquable à la hauteur de certaines des études op.10 et op. 25, car les Préludes furent conçus essentiellement comme des oeuvres mélodiques de sorte que la sensibilité méditative reste primordiale et l’atout  à détenir pour qui espère  les bien jouer.

Il est évident, face à un tel programme de récital, qu’aucun pianiste ne pourrait s’écorcher vif comme l’exigerait en performance optimale chacun de ces poèmes pour piano. À la base,  le programme est trop ambitieux pour une version ultime et définitive de chacune de ces pièces. Il eût fallu une pause minimale de 30 secondes ou quelques minutes même entre chacun des numéros d’opus pour pouvoir se recueillir et parvenir à se porter absolument vers chacun de ces mondes dépaysants, si on recherchait la plus conforme des perfections à chacune des tonalités où sont inscrites ces pièces. Le programme en sa quintessence exigerait un récital de piano d’une journée entière, un travail d’épuisement de soi presque délétère! L’ensemble du parcours réalisé par Louis Lortie, hier soir, tient quand même du prodige. La prouesse de la mémoire quasi parfaite et celle du toucher exact tant ces oeuvres sont inscrites dans son cerveau depuis qu’il a l’âge de 9 ans. Cinquante ans de maturation et des doigts désormais plus âgés qui tiennent encore héroïquement mesure et dynamiques! Ces remarques rejoignent celles que j’avais formulées il y a trente-deux ans sur l’interprétation idéale et parfaite tout à fait inaccessible en concert. L’écoute du public montréalais, hier soir, un public avisé… fut religieuse et recueillie. Tous garderont un souvenir impérissable de cette soirée unique car peu de pianistes vivants, en ce moment, sont capables d’un tel exploit musical. Aucun autre, à ma connaissance, ne s’y aventure de la sorte.

Oubli de l’OSM de graver nos interprètes

Il est tellement regrettable de la part de l’Orchestre symphonique de Montréal qui aime tant nous faire accroire qu’elle soutient le talent de nos musiciens québécois -en s’en vantant à qui veut bien les croire-, que notre orchestre n’ait pas endisqué à ce jour avec Louis Lortie au piano, les oeuvres du répertoire qu’il maîtrise à la hauteur d’un Claudio Arrau, notamment les deux concertos de Chopin, les 5 concertos de Beethoven, j’ajouterais les deux concertos de Ravel, ceux de Rachmaninoff et Brahms que Lortie possède en mémoire et j’en passe. Notre orchestre n’a pas daigné encore inviter le chef Yannick Nézet-Séguin à la barre de l’orchestre ne serait-ce que pour une seule soirée… Pourquoi ne pas imaginer un enregistrement dirigé par Nézet-Séguin et invitant Louis Lortie et  Marc-André Hamelin à des programmes qu’ils maîtrisent si bien? J’en suis pantois que moi seul, mélomane peut-être trop passionné, y songe et l’exprime ici.

Notre immense talent musical québécois n’est pas récompensé par l’OSM, mais, hier soir, on peut remercier la programmation d’avoir à nouveau accepté de nous faire entendre monsieur Louis Lortie en récital (la dernière fois ce furent les 3 heures trente survoltantes des Années de pèlerinage de Franz Liszt, l’ami admiratif de de Chopin).

En fin de recension, je dois souligner les moments forts du récital entièrement consacré à Chopin: la recherche méditative que Lortie a offerte par son interprétation de l’étude opus 10 no. 6 en mi bémol mineur, déchirante de désespoirs, ensuite les houleuses  études opus 25 numéros 10 – pour les octaves- et no. 11 dite Vent d’hiver qu’il chevauche en furie et maîtrise encore héroïquement, enfin le prélude opus 28 no.15 bien connu de tous, tendrement épanché hier soir en perfection absolue… Au summum, pour tous ceux que la longueur généreuse du programme étonnait pourtant, soulignons l’ultime surprise couronnant cette soirée de rêveries et de tempêtes, soit en rappel, le nocturne opus 27 no.2. C’est là que Louis Lortie  a résumé le parcours de toute sa vie de poète amoureux : âme déchirée entre amis, amours, mariages, enfants, succès et obstacles, notamment de courageuses confrontations avec de grandes maisons puissantes comme Steinway and Sons alors qu’il osait valoriser publiquement davantage le fabricant de piano Fazioli, en somme, pour moi qui le suis de si près en mon coeur admiratif de mélomane depuis le jour où, collègues d’école au mont saint Louis je l’ai vu partir pour Vienne étudier la musique (il n’avait alors qu’environ 15 ans et moi pas même 13 alors que je posais l’oreille, subrepticement, sur le mur de l’auditorium où le frère Alarie l’écoutait jouer les midis… ainsi fus-je frappé, jadis, du feu sacré de mon fascinant jeune collègue d’école) , en somme, hier soir, m’a-t-il semblé,  Louis Lortie s’est esquissé translucide sur scène en cet ultime nocturne avec sa noble et digne puissance d’artiste exceptionnel que Pascal  anoblirait en roseau pensant.

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Professeur de littérature française et québécoise, Éric Sabourin a été reporter à CKAC, correspondant de Radio-France Outremer à Montréal, envoyé spécial des stations radiophoniques de Télémédia aux premières élections démocratiques dans le bloc de l'Est à la chute du mur de Berlin, enfin reporter à la première crise du Golfe persique, puis chroniqueur et enfin critique littéraire au cahier Livre du journal Le Devoir jusqu'en 2001.

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