Nézet-Séguin invite au voyage son Orchestre Métropolitain grâce à une première tournée européenne

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Eric Sabourin

Professeur de littérature française et québécoise, Éric Sabourin a été reporter à CKAC, correspondant de Radio-France Outremer à Montréal, envoyé spécial des stations radiophoniques de Télémédia aux premières élections démocratiques dans le bloc de l'Est à la chute du mur de Berlin, enfin reporter à la première crise du Golfe persique, puis chroniqueur et enfin critique littéraire au cahier Livre du journal Le Devoir jusqu'en 2001.

Une atmosphère de fête s’est emparée de la foule entière à l’auditorium de la salle Claude-Champagne, au sommet de la montagne, versant Outremont, en ce mardi soir 21 novembre 2017. Le recteur de l’Université de Montréal, Guy Breton et la chancelière de l’Université, Louise Roy, ont tous deux récompensé l’éternellement jeune Yannick Nézet-Séguin d’un doctorat honorifique pour ses réalisations musicales. Soulignons notamment son rôle d’ambassadeur de la musique classique au Québec chez les jeunes publics de nos écoles et, bien sûr, ses triomphes à l’étranger (directeur artistique des orchestres de Rotterdam, Philadelphie et bientôt grand titulaire de la direction du Metropolitan Opera de New York).

      La soirée musicale conçue en son honneur dans la foulée d’une première tournée européenne entre le 23 novembre et le 4 décembre 2017 (financée par la mélomane Jacqueline Desmarais) nous a fait entendre les oeuvres au programme des deux variantes de concert de la tournée imminente de l’orchestre métropolitain.

Tout d’abord le Concerto pour la main gauche de Ravel avec Alexandre Tharaud comme soliste. Devant le public montréalais, le célèbre pianiste français a choisi non pas de le jouer sur le Fazioli mais sur le Steinway de la faculté de musique. Un artiste courageux comme Louis Lortie aurait choisi le plus apte et meilleur des instruments de l’Université de Montréal soit le Fazioli. Mais il faut pouvoir affronter les objections de la puissante maison Steinway (elle met à la disposition des artistes Steinway ses pianos à travers le monde entier) et faire face à la houle de son influence quand on ne désigne pas prioritairement ses instruments comme étant les meilleurs et ça, seul un caractère frondeur comme Lortie -ou Argerich- pourrait s’y adonner sans trembler. Comme monsieur Alexandre Tharaud lisait l’oeuvre ravélienne de la partition, sans gêne, devant nous, il n’a pas évité les bévues de la dextérité non mémorisée d’une très grande oeuvre fort complexe semée d’embûches dont les Montréalais connaissent la version de l’orchestre rival avec Pascal Rogé et Charles Dutoit loin d’être la meilleure d’ailleurs (cf. le pianiste Andrei Gavrilov, Simon Rattle et le London Symphony sur Angel S-37486).

L’orchestre métropolitain jouera donc ça aux nouvelles salles philharmoniques de Paris et de Hambourg et la contralto Marie-Nicole Lemieux est aussi du voyage dans des oeuvres de Berlioz. Du Berlioz, du Ravel, du Saint-Saens et La mer de Debussy.

La soirée du 21 novembre à la salle Claude Champagne qui faisait aussi office de générale non-officielle a donc débuté avec la contralto Marie-Nicole Lemieux qui a semblé incommodée par quelque congestion saisonnière et par des gazouillis de téléphones portables mal éteints. Elle a bien maîtrisé d’une diction parfaite (une seule hésitation et reprise) les six poèmes de Théophile Gauthier mis en musique sous le titre Les Nuits d’été opus 7 par le compositeur Hector Berlioz. Cependant après le Ravel décevant de Tharaud, le clou de la soirée fut sans contredit le concerto no.1 pour violoncelle et orchestre de Camille Saint-Saens opus 33 avec l’excellent violoncelliste Jean-Guihen Queyras . En Europe, un autre soliste s’adjoindra à l’orchestre lors d’un second programme soit le jeune violoncelliste assez prometteur et bien d’ici, le Québécois Stéphane Tétrault mais dans le concerto pour violoncelle et orchestre d’Elgar.

Parlons maintenant des vraies choses que bien des mélomanes discutent avec ferveur. Le courage de Yannick Nézet-Séguin frôle l’intrépidité; il a décidé d’inscrire La mer de Debussy comme plat de résistance orchestral (déjà endisqué) pour ses programmes européens et, en guise de rappel, rien de moins que l’apparemment anodine Pavane pour une infante défunte de Maurice Ravel. Chacun sait ce que ces incursions, en territoire conquis magistralement par l’OSM, signifie comme affirmation sérieuse…de la part d’un orchestre de la taille et de la teneur actuelles de l’OM.

Il faut dire que ce choix de répertoire n’est pas à proprement parler autre chose qu’une fière bravade envers l’autre orchestre de notre grande cité musicale. Je comprends M. Nézet-Séguin d’avoir à prouver que l’orchestre métropolitain puisse tout aussi bien réussir dans ce répertoire des grandes oeuvres ravéliennes reconnues comme la haute spécialité de l’OSM. Dans l’histoire des enregistrements de ce répertoire, il n’y a vraiment que l’orchestre du Minnesota avec Stanislaw Skrowaczewski (Quadraphonic QTVS 346-03 et 04 sur étiquette Turnabout) qui a fait incontestablement mieux que Dutoit dans Ravel. Ni Ernest Ansermet et la Suisse romande, ni Pierre Boulez ou Lorin Maazel à la tête de l’orchestre national de France ont mieux fait que les musiciens de l’OSM de l’époque avec Timothy Hutchins à la flûte et Théodore Baskins au hautbois, entre autres, sans oublier les remarquables solistes du pupitre des cuivres cruellement de haute importance. Nul besoin de rappeler les deux suites de Daphnis et Chloé etc. En cette exigence de quasi perfection en justesse et en timbres exigée par les fines orchestrations de Ravel des parties des vents -bois et cuivres- j’ose croire que les musiciens de l’OM sont capables de séduire et convaincre les auditoires des vieux pays, mais j’ai des réticences disons plutôt la hantise des vertiges en ces hauteurs… Il est vrai qu’en Allemagne la musique française a toujours l’air d’une légèreté prenant des airs de nouveauté de passage, comme dans la Hambourg du grand Brahms. Il reste cependant encore un terrain à conquérir: créer un son orchestral purement associé au Métropolitain, un attribut qualifiable, soit un terme unique et propre à l’ensemble. Cette personnalité sonore ne m’est pas encore audible et l’acoustique passablement correcte de la vieillotte salle Claude Champagne, étroite et exigüe, y est peut-être pour quelque chose depuis qu’on a le trésor acoustique de la Maison symphonique.

Yannick Nézet-Séguin demeure un garçon étonnant: après l’enregistrement audacieux sur étiquette Deutsche Grammophon pour son orchestre métropolitain avec le chanteur Rolando Villazon, sorti l’an dernier à la stupeur des mélomanes fascinés de ce coup de génie ou d’audace, le tout enregistré en plus à son église d’enfance du Très-Saint-Nom de Jésus (dont il a sauvé l’orgue in extremis dont on a annulé le contrat de vente au Canada anglais avec le concours de ses fidèles mécènes habituels), Yannick Nézet-Séguin réussit un autre tour de prestidigitation… Puisqu’il emporte via le capital de sa célébrité personnelle sur ses ailes lumineuses un orchestre entièrement voué à son chef, on a vu ses protégés nouvellement vêtus par les designers de mode du Collège Lasalle! Ainsi tous étaient élégants mardi soir dans ces habits sobres et distingués à quelques heures de leur envol.

Orchestre Métropolitain

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Professeur de littérature française et québécoise, Éric Sabourin a été reporter à CKAC, correspondant de Radio-France Outremer à Montréal, envoyé spécial des stations radiophoniques de Télémédia aux premières élections démocratiques dans le bloc de l’Est à la chute du mur de Berlin, enfin reporter à la première crise du Golfe persique, puis chroniqueur et enfin critique littéraire au cahier Livre du journal Le Devoir jusqu’en 2001.

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