Opéra McGill éblouit les mélomanes montréalais avec une superbe réalisation de Lucia di Lammermoor de Donizetti au Monument national

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Eric Sabourin

Professeur de littérature française et québécoise, Éric Sabourin a été reporter à CKAC, correspondant de Radio-France Outremer à Montréal, envoyé spécial des stations radiophoniques de Télémédia aux premières élections démocratiques dans le bloc de l'Est à la chute du mur de Berlin, enfin reporter à la première crise du Golfe persique, puis chroniqueur et enfin critique littéraire au cahier Livre du journal Le Devoir jusqu'en 2001.

La profondeur du talent lyrique à la faculté de musique de l’Université McGill est
telle que les rôles principaux (Lucia, Enrico) de l’opéra Lucia di Lammermoor
furent remplis trois jours de performance d’affilée par une triple distribution et
dans le cas du rôle d’Edgardo par une double distribution. Dimanche le 28 janvier,
en après-midi, ce fut le substitut d’Enrico soit le baryton Bryan De Parsia qui a
rempli brillamment sa mission dans le rôle du frère de Lucia, elle incarnée par la
soprano Brittany Rae face au ténor Marcel d’Entremont incarnant quant à lui Edgardo.
Tant de gens sont impliqués à fond aux divers aspects de la réussite d’un opéra de
cette envergure qu’il s’avère impossible de les nommer tous, mais on se doit de
féliciter tout le monde aux costumes, aux décors, à la coiffure et au maquillage
mais surtout le directeur artistique Patrick Hansen et le répétiteur principal
Stephen Hargreaves et sa très large équipe de répétiteurs.

La beauté de la réussite opératique du plus populaire des opéras de Gaetano
Donizetti (1797-1848) réside, en premier lieu, dans le choix des voix très justes
des jeunes solistes incarnant avec passion des rôles poussés au paroxysme de l’art
lyrique italien. L’histoire de cette Lucia au frère très pervers Enrico se résume à
des voeux de mariage qu’elle formule avec Edgardo, hélas un ennemi de son frère qui
prouve frauduleusement en ce fiancé un tempérament supposément infidèle, une ruse
afin que sa soeur en épouse un autre à tout prix et de son choix à lui. Le
subterfuge fonctionne sauf que Lucia n’arrive pas à se pardonner d’avoir cédé à
cette manipulation au point de tuer Arturo, l’époux désigné dont elle ne voulait pas
vraiment et surtout au point d’en devenir folle puis d’en mourir. Enfin, Edgardo,
trahi par sa fiancée crédule et manipulable, se tuera parvenu tout au bout de sa
peine d’amour. Cette histoire tordue très dix-neuvième siècle est digne des pages de
la Dame aux camélias ou des héros et héroïnes stendhaliens des chefs-d’oeuvres Le
Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme -pour ne citer que ces exemples de
passions excessives auxquelles l’auditeur donne crédit et foi à tant d’épanchements
de l’âme hypersensible ou du coeur s’amourachant sans aucun calme ni détachement!
C’est aussi le contrat auquel s’engage l’auditeur captivé ou captif prenant
abonnement à vie aux lubies des oeuvres opératiques du bel canto et de l’opéra italien dans son
ensemble.

Tout dans la production des étudiants de la faculté de musique de l’Université
McGill fut une réussite visuelle et auditive. Les étoffes des kilts, ces costumes
écossais du choeur, de la garde et les costumes des solistes furent étincelants. Le
soin des coiffures de toutes ces physionomies y compris celle de la fulgurante Lucia
incarnée par Brittany Rae auraient pu être encore plus échevelées pour des gens qui se
déchirent ainsi sur scène! Brittany Rae dispose d’une voix souple et agile de grande
justesse et expressivité. Soulignons l’énergie vocale épatante d’Edgardo chanté par
Marcel d’Entremont, la solide et crédible duplicité d’Enrico sous les traits virils
de Bryan De Parsia, simple substitut, mais avec quel aplomb, sans oublier la consistance
d’Alisa, la confidente de Lucia, campée par Amelia Lubrano. Le chef de l’Orchestre
symphonique de McGill, Stephen Hargreaves y compris tous ses excellents musiciens et
choristes ont aussi conquis le coeur du public. En somme, ce fut une production de
très belle valeur artistique, de solide valeur d’interprétation. Ces chanteurs
solistes pour la plupart étudiant(e)s à la maîtrise en musique ou rendu(e)s au
diplôme d’artiste sous la direction des professeurs de chant de McGill dont les
coachs-pianistes Michael McMahon, Esther Gonthier et Olivier Godin réalisent tous
une oeuvre éclatante de netteté psychologique en conformité avec le libretto de
Salvatore Cammarano.

Il faut expliquer à quel point l’étude et la réalisation d’un opéra semblable exige
de doigté des instructeurs et directions de l’ensemble de l’Opéra McGill. Les élèves
sont aux prises non seulement avec l’apprentissage et la mémorisation des textes
italiens et des chants solo de la musique, mais aussi avec la tenue crédible sur le
plan psychologique de leur personnage dans la coulée dramatique de l’intrigue. On
peut savoir chanter sans savoir jouer le rôle physiquement, c’est-à-dire qu’il faut
savoir habiter son personnage tout en obéissant aux consignes du metteur en scène au
carrefour commun des personnages, là seul, ici en duos ou trios, enfin selon les
scènes où les premiers rôles se rencontrent habituellement. La difficulté du rôle de
Lucia di Lammermoor dépasse le numéro virtuose de ladite Folie de Lucia en des
complexes quatuors (quatre chanteurs discourant et vocalisant en scène
simultanément) mais aussi d’un morceau de haute virtuosité, soit un sextuor chanté (soit les six chanteurs solistes principaux vocalisant en contrepoint simultané!) à
la fin du second acte. Le défi a été fièrement relevé dimanche par tous les premiers rôles!

Au troisième acte, il faut encore comprendre le mérite de l’endurance d’aller au
bout de la mort de son personnage sans que jamais la vigueur de la voix ne s’éteigne
ni la lumière du jeu. En somme, c’est un tour de force relevé cette fois entièrement
avec brio par toute l’équipe d’Opéra McGill. N’ayant pas eu la chance (ou la clairvoyante lucidité) de me rendre entendre les deux autres tenantes du rôle de Lucia soit Gina
Hanslik le vendredi 27 janvier soir et Carolyn Beaudoin samedi le 28 janvier au
soir, je peux au moins rendre un aperçu honnête de l’étonnante prestation offerte
dimanche par Brittany Rae dans ce rôle de Lucia. La voix encore jeune est belle,
juste à tout moment,  traversant les ardues vocalises et fioritures de la partie soliste en ses
multiples scènes, mais c’est l’excellence de son jeu scénique qui m’a ébloui.
Certes, elle n’a pas la puissance d’une Beverly Sills ou d’une Leontyne Price,
évidemment, mais la voix demeurait ferme et émouvante (pas ces faiblesses
de justesse chancelante qu’il faut endurer dans tous les enregistrements de la vénérée Callas, cette
comédienne torturée). Mais dans ce rôle titre gigantesque, mademoiselle Rae avait le
regard d’amourachée éperdue, cette chevelure sensuelle d’Ondine descendue du pays
celtique idéal au visage arrosé de soupirs langoureux et ces yeux verdoyants
d’espoir d’amour puis de désespoirs d’infortune, en somme Brittany Rae apparaîssait
comme une déesse Pré-Raphaélite digne des représentations de la femme fatale perdant
la raison à la manière d’Adèle Hugo ou de Camille Claudel. Son vis-à-vis Marcel
d’Entremont, avec son faciès séduisant d’amoureux vigoureux, hardi de coeur, lui
renvoyait une parfaite image d’irréductible, ce qu’ils sont tous deux dans les
rôles-titres, quelque folie qui les saisisse à tour de rôle pour les effacer à
jamais de la scène et de la vie.

Ce sont là des voix jeunes, bien sûr, mais porteuses de promesses et d’avenir. Opéra
McGill offrait donc, pour une trentaine de dollars une exploration opératique
sensationnelle dont tous les étudiant(e)s universitaires -toutes universités
confondues et toutes facultés confondues – eussent dû se prévaloir au pas de course. Surviendront
bientôt Candide de Bernstein et mon opéra préféré parmi ceux que je connais (car je
dois faire acte d’immense humilité, je suis bien loin de les connaître tous!) soit
Dialogues des Carmélites de Francis Poulenc avec dans mon coeur et ma mémoire la
figure inégalable de Blanche de la Force (dont la regrettée Maureen Forester avait
rempli de manière inoubliable le rôle au Canadian Opera Company en 1986 si ma
mémoire des dates ne me fait pas défaut). À ne pas manquer donc, toute cette future
journée du 24 mars prochain, l’entrée sera libre, comme tant de merveilleux concerts
entendus et écoutés fiévreusement à McGill depuis mes 16 ans d’adolescent des années 70-mélomane
incorrigible accourant au son de toute mélodie ou toute beauté perceptible
transportant mes sens vers le rêve ou la réalité.

P.S. Je m’en voudrais de ne pas mentionner l’excellente idée d’incarner la morte par
une ré-apparition sous les yeux seuls de Lucia, folle ou sur le point de le devenir:
jouée avec mutisme circonstanciel par Sarah Dufresne: cette figure de morte
ressuscitée en spectre livide éclaire ce que c’est que l’hallucinante superstition des rêves et des
songes se refusant à n’être que des mensonges! J’inclus la basse Jean-Philippe
McClish très solide dans Raimondo, bien sûr, et tous les autres artisans que je ne
puis pas tous nommer au coeur de cette magnifique production lumineuse et équilibrée
dans le bel amphithéâtre du Monument national des Québécois.

Photo de Brittany Rae © Brent Calis
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Professeur de littérature française et québécoise, Éric Sabourin a été reporter à CKAC, correspondant de Radio-France Outremer à Montréal, envoyé spécial des stations radiophoniques de Télémédia aux premières élections démocratiques dans le bloc de l'Est à la chute du mur de Berlin, enfin reporter à la première crise du Golfe persique, puis chroniqueur et enfin critique littéraire au cahier Livre du journal Le Devoir jusqu'en 2001.

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