Récital du 11 janvier d’Yevgeny Sudbin à la Maison Symphonique – Une publicité lourde à porter à un récital…

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Eric Sabourin

Professeur de littérature française et québécoise, Éric Sabourin a été reporter à CKAC, correspondant de Radio-France Outremer à Montréal, envoyé spécial des stations radiophoniques de Télémédia aux premières élections démocratiques dans le bloc de l'Est à la chute du mur de Berlin, enfin reporter à la première crise du Golfe persique, puis chroniqueur et enfin critique littéraire au cahier Livre du journal Le Devoir jusqu'en 2001.

Revenons sur le pronostic d’un critique musical du quotidien The Telegraph de Londres: il a auréolé Yevgeny Sudbin d’une prédiction semblable à un trophée un peu lourd à porter avec constance et panache soit celui de «possiblement un des plus grands pianistes du XXIe siècle». Dans le répertoire des concertos de Rachmaninoff, ce sera une tâche de se démarquer réellement des dix plus grandes interprétations de référence du concerto no.2 pour piano et orchestre en do mineur opus 18 du compositeur russe. Pour le troisième concerto de Rachmaninoff la tâche sera encore plus ardue.

Yevgeni Sudbin est né en 1980 à Saint-Pétersbourg. À la chute du mur de Berlin, ses parents ont déménagé en Allemagne dès 1990. L’année précédente, soit en 1989, à Ustinab Labem (anciennement la ville allemande de Aussig aujourd’hui située en République tchèque) Yevgeny Sudbin s’est illustré entre le 3 et le 5 novembre 1989 en remportant à l’âge de 9 ans un concours international de piano s’adressant aux pianistes de 16 ans et moins. Devant 30 participants des pays de l’Est, à l’époque le haut standard de l’instruction technique de cet instrument, il y avait, devant lui, en lice trois Bulgares, dix-huit Tchèques, deux Hongrois, trois Allemands de l’Est, un Roumain et un Autrichien. Il a alors remporté le premier prix, 1re catégorie des pianistes.

Depuis lors, il a endisqué pour la maison BIS notamment des albums Scarlatti et cet album des Concertos no 2 et 3 de Serge Rachmaninoff.. Le public montréalais a eu la chance de l’entendre encore ce jeudi 11 janvier 2018 en récital à la Maison symphonique de Montréal. La salle fut au huitième pleine (donc aux sept-huitièmes vide) et M. Sudbin s’est amené avec ses partitions pour chacune des oeuvres dont une magnifique sonate de Haydn brillamment lue si on se laisse prendre à cette illusion d’optique. La cinquième sonate de Scriabine ne fut pas le haut fait de sa prestation pianistique mais ce fut aussi une lecture honorable puisqu’il lisait l’oeuvre photocopiée.

Yevgeny Sudbin jouit certes d’une belle maîtrise technique, une clarté d’élocution que le second concerto célébrissime de Rachmaninoff mettait en valeur mardi. L’écoute sur YouTube de ses Variations sur un thème de Paganini du même compositeur raffermit les preuves qu’il a des dons indéniables d’interprétation, mais pour beaucoup de connaisseurs ce fut décevant de le voir entrer sur scène, deux soirs différents, aidé de la partition du concerto au programme et puis de celles de toutes les oeuvres inscrites au récital (et les deux sonates de Scarlatti en rappel). Comme s’il n’en connaissait pas par coeur les textes pour nous les interpréter! Il y a là un petit jeu de provocation auquel il ne faut pas se trouver pris au piège.

À une autre époque que la nôtre, poser devant soi, en récital, la partition aurait été sujet à disgrâce. Notre époque, indulgente en tout ce qui jadis importait permet donc désormais cette feinte – en gardant un sourire cependant songeur -. La même astuce au récital de Sudbin du jeudi 11 janvier m’a permis de constater que ce n’est au fond qu’une mise en scène, car il se veut un prétendant au titre de sublime interprète unique ou inégalé de tel ou tel siècle. Oserait-il se présenter sur scène avec la partition des oeuvres lors d’un concert ou d’un récital viennois ? Le public viennois le lyncherait sur place et ses rivaux se moqueraient de lui à jamais. À Montréal, le public est débonnaire et le plus souvent debout à hurler sa joie, car il aime spontanément d’une nature indulgente et d’un naturel aimant. Comédie à part, je ne m’inquiète au fond que du message que cela lance aux jeunes et aux étudiants en musique assistant peut-être à la fois au concert et au récital. Les élèves pourront rétorquer à leur professeur: Pourquoi apprendrais-je par coeur l’oeuvre quand de soi-disant grands pianistes lisent in vivo l’oeuvre sur scène (et avec un cachet de dix ou quinze mille dollars…)?

Le récital du jeudi 11 janvier de M. Sudbin, lunettes d’approche en main, m’a donc montré le subterfuge et le stratagème d’une fausse polémique à anéantir sur le champ. M. Sudbin ne lit pas vraiment ces oeuvres malgré les photocopies noir et blanc des partitions qu’il fait apporter et porter au lutrin par une deuxième servile tourneuse de page le plus souvent au chômage: Sudbin tourne par moments deux pages à la fois et ses yeux fixent presque toujours ses propres doigts en mouvement sur le clavier mais que très rarement et malencontreusement d’ailleurs la partition.

Il y a une différence entre une interprétation d’un concerto et une lecture d’un concerto. Le frein de la lecture impose au corps la pause du regard des yeux sur le texte alors que déclamer un poème par coeur c’est s’en sentir habité. Et par moments, la présence de ces feuilles servant de sauvetage possible ont causé quelques manquements à l’interprétation de Sudbin, mardi soir: ainsi s’est-il encore fait prendre à son propre jeu, surtout au récital de jeudi. Quoiqu’elle fût dans l’ensemble très belle cette interprétation du second concerto de Rachmaninoff, par moments il cherchait l’âme de l’oeuvre jadis maîtrisée puisqu’il l’a enregistrée intégralement avec le troisième concerto. S’il n’en était plus habité en juste fusion – d’où la béquille de la partition au lutrin et qu’il a voulu recourir à la partition, c’est son droit mais au récital de jeudi, cela a nui à plusieurs de ses interprétations qui bénéficiaient pourtant d’une phénoménale palette sonore, aussi d’un légato enchanteur. Suis-je trop sévère et n’était-ce alors qu’un soudain ou subit défaut de confiance en soi? Je ne le crois pas, car Sudbin feignait de lire les partitions les connaissant toutes tout à fait par coeur, sauf qu’aux moments de passages de grandes difficultés techniques, son regard porté je ne sais pourquoi vers le passage en question l’empêtrait d’une attention inutilement ôtée à l’exécution physique de l’oeuvre au programme.

Jouer avec partition quand on a un système nerveux au sommet de ses capacités?

Lorsqu’on veut s’inscrire à grands coups de trompettes comme soliste à l’égal des plus grands, qu’on a 37 ans soit le sommet de la forme physique des athlètes musicaux que sont les pianistes, lit-on sur scène des oeuvres que tous les autres jouent par coeur si on veut s’en démarquer ou les distancer? À un âge très avancé soit soixante-dix ans fermes, après son accident cardiovasculaire, le grand Richter s’est, en effet, mis systématiquement à lire dans la pénombre des salles obscurcies les partitions de ses récitals. Je connais cette situation. En aucun cas, le jeune Richter ou le jeune Gilels au cerveau de vingt ou trente ou quarante ans, aux neurones vifs et tempêtueux n’aurait pu être excusé, en Russie, de ne pas jouer les oeuvres concertantes ou de soliste par coeur.

Au récital du jeudi 11 janvier, je me suis interrogé sur le fait de l’absence du large public de mélomanes russes de Montréal qui envahissent et remplissent par centaines nos salles de concert chaque fois que les pianistes Boris Berezovsky ou Denis Matsuev ou Nicolas Lugansky se produisent devant nous, même Sergey Salov bénéficie de leur présence automatique. Ensuite, le large coup publicitaire d’un pronostic où on annonce au début d’un siècle (nous ne sommes qu’en 2018!) l’apparition d’un pianiste parmi les plus grands du siècle en cours alors que seulement 78 pianistes ont rempli la mission de s’inscrire dans la série Great Pianists of the Twentieth Century… ça laisse songeur.

Enfin, voyons les principales versions du second concerto de Rachmaninoff qu’il faudrait que M. Yevgeny Sudbin sache surpasser. Un rappel rapide coup d’oeil vers quelques trésors de l’enregistrement nous montre Svjatoslav RIchter avec Stanislav Wislocki dirigeant l’orchestre de Varsovie (Grand prix du disque DG138076), Alicia De Larrocha avec Dutoit et le Royal Philarmonic (Étiquette London CS7207), Rafael Orozco et le Royal encore mais sous Edo de Waart (Philips6570046) , Jean-Philippe Collard et l’orchestre du Capitole de Toulouse sous Michel Plasson, ensuite Julius Katchen avec le London Symphony sous Georg Solti (London STS15086) sans oublier Earl Wild sous Jascha Horenstein et encore le Royal Philarmonic, et terminons avec non le moindre, soit Artur Rubinstein et Vladimir Golschmann dirigeant l’orchestre de la NBC (RCA Victor LM1005). Bonne chance M. Sudbin!

 

Photo Peter Rigaux. Pris sur le site web: Yevgeny Subdin

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Professeur de littérature française et québécoise, Éric Sabourin a été reporter à CKAC, correspondant de Radio-France Outremer à Montréal, envoyé spécial des stations radiophoniques de Télémédia aux premières élections démocratiques dans le bloc de l'Est à la chute du mur de Berlin, enfin reporter à la première crise du Golfe persique, puis chroniqueur et enfin critique littéraire au cahier Livre du journal Le Devoir jusqu'en 2001.

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