Récital Bach au LMMC: Angela Hewitt vue et entendue avec le recul du temps

L’aria final des Variations Goldberg offertes intégralement avec toutes les reprises au récital du LMMC comportait une telle sublimité de tendresse, de sentiment, de don de soi qu’une oraison divine à la mémoire de Jean-Sébastien Bach ne pouvait en rien l’égaler quelque ferveur qu’on y eût mis. Aux ultimes instants de sa prestation, la pianiste Angela Hewitt resta longtemps immobile, elle aussi suspendue aux voyages imaginés de ces réverbérations magnifiques que les derniers accords et touchers venus de ses mains avaient propulsés dans l’air vibrant de la salle archi-comble de Pollack Hall, ce temple du recueillement à la faculté de musique de l’université McGill.

Puis, il a bien fallu rompre la magie du silence qui imposait une émotion faisant se lever d’un bond enthousiaste le public applaudissant ce neuvième récital au Ladies Morning de la musicienne d’Ottawa dont j’observe, à distance et bien trop discrètement, le parcours depuis plus de 35 ans. Mais qui est cette Angela Hewitt si méconnue au Canada français, ce pays distinct d’intériorité vagabonde qui regorge pourtant de génies pianistiques venus de tous les temps antérieurs jusqu’à maintenant? Comment se fait-il qu’Angela Hewitt soit si peu perçue, ici, pour l’excellente musicienne que les enregistrements qui sont les siens nous la donnent véritablement à entendre? Nommons en comparaison nos gloires nationales depuis les lauriers de Ronald Turini (unique élève de Vladimir Horowitz, mais élève attentif autant d’Yvonne Hubert que de Germaine Malépart anciennes collègues rivales du jadis directeur Wilfred Pelletier au Conservatoire de musique du Québec), rappelons-nous éternellement de ce poète immense qu’est encore André Laplante (second prix au Concours Tchaïkovsky 1978 dans une interprétation électrisante du Troisième concerto pour piano et orchestre de Rachmaninoff disque live Radio-Canada SM352 mais Troisième prix déjà au concours Marguerite Long de 1973), louangeons, bien sûr, l’incontournable Louis Lortie l’enfant prodige et musicien inégalé de notre pays (tous ses enregistrements sont de splendides moments d’écoute) surpassant même enfant ou pubère étincelant, tout jeune, de musicalité éternelle, le fameux Glenn Gould intellectuel et froid, tant adulé pour d’abstruses raisons discutables.

Évidemment, à l’heure des brillants virtuoses électrisants, il me faut mentionner la virtuosité resplendissante et fulgurante de Marc-André Hamelin (il sera de la prochaine saison au LMMC) si éblouissant en récital dans Alkan et Schumann, enfin, ce sont, brièvement là, nos plus grandes gloires dans la ligue de madame Hewitt. Pourquoi alors est-elle si peu connue au Canada français lorsqu’il s’agit de mentionner l’extraordinaire sensibilité de nos artistes, pourquoi ne songeons-nous pas spontanément à elle pour des récitals à la Maison Symphonique? Pourquoi n’a t-on pas songé à elle ni à aucun des nôtres, en 1998, lors de la sortie de la Collection Phillips des Grands pianistes du vingtième siècle? Les nôtres sont peut-être destinés à être révélés et couronnés ainsi pour le vingt-et-unième siècle! Et pourtant, non seulement le récital de dimanche dernier de madame Hewitt remettait-il son intériorité en évidence mais aussi l’écoute attentive et comparative de ses enregistrements les plus lointains nous prouvent-ils que des erreurs de jugement furent commis à son égard au concours Chopin de 1980…bien plus graves et de conséquence que l’élimination du fantasque Ivo Pogorelich bien justement surclassé par le sublime poète du piano qu’était l’adolescent Dang Thai Son, désormais professeur de piano à l’Université de Montréal : Thai Son avait mérité son prix de 1980 lorsque au sommet de son art, si jeune et en grande forme pianistique (écoutez son album début Deutsche Grammophon 2531359).

Il vaut la peine afin de mieux entendre et comprendre l’Angela Hewitt de 1980- soit l’artiste qu’elle fut et demeure- de se procurer les 17 plages du disque LIVE NIFCCD631 de l’Institut Frederyk Chopin récapitulant les trois étapes de son parcours quasiment irréprochable de 1980. Ainsi, ces plages nous la font-elle apercevoir comme la délicate poétesse du clavier qu’elle a toujours été. Je le répète puisque son parcours y est magnifique sauf à un moment désarçonnant de la troisième ronde qui se situe vers la fin du premier mouvement de la sonate en si bémol mineur opus 35 où, malchance subite, précisément les mesures 130 à 160 pourtant exécutées dans la coulée du feu de l’action, celles-ci secouent son jeu du choc centrifuge de la performance live: elle s’y voit au fil de trente mesures légèrement déportée sur le plan digital en biais d’assises, souffle court ou retenu, moment de déséquilibre qui dure, perturbe et la pousse à faire suivre ensuite trop rapidement un scherzo peu convaincant mais magistralement ou immensément rachetés par le plus beau troisième mouvement marqué Marche funèbre qui puisse être, tout aussi beau que sa Finale-Presto de sonate toute de finesse et de perfection en tracé mélodique et en frémissements. Hélas, ainsi sont les concours, avec les starlettes égocentriques de coquetterie d’une époque de protestations à la mode telle celle de madame Argerich choisissant le spectacle de son désaccord en esclandre de sorte qu’on connaît la suite de cette époque de jurys tendancieux où le monde était scindé entre juges du bloc de l’Est et ceux de l’Ouest.

Ce disque Chopin remettant en valeur la prestation de madame Hewitt m’a révélé ce que dut être alors sa tristesse profonde de jeune artiste exclue de la finale, car elle avait joué magistralement Chopin à cette époque de grande musicalité passionnée, C’est un disque mis au jour en 2010 pour le bicentenaire de la naissance du compositeur franco-polonais, un projet visant à débusquer, au fil des concours Chopin de toutes ces décennies, les artistes fort valables ayant eu à subir l’élimination à telle ou telle étape sans toutefois parvenir en finale de concours. Cinq ans après cette élimination injuste, j’ai encore souvenir, à l’été 1985 où j’eus la chance d’être invité par le futur directeur et producteur canadien de la série Great Pianists of the Twentieth Century chez Philips d’assister à la finale du concours Bach à la mémoire de Glenn Gould, remporté par madame Angela Hewitt au Roy Thomson Hall de Toronto par un beau dimanche après-midi ensoleillé, moment charnière inoubliable ou décisif de sa carrière qui l’a conduite vers la célébrité et, depuis lors, tout partout sur Terre en récital ou en concert depuis sa résidence de Londres. Il est intéressant de noter dans le programme des notes au récital du LMMC la version française du résumé biographique en son double incipit… tout d’abord celui en anglais qui clame avec assurance ceci: «Angela Hewitt indisputably ranks at the very top of the list of Canadian musicians known worldwide, a phenomenal artist who has established herself as the preeeminent Bach pianist of our time.» En français, voici les propos plus nuancés qu’on publie côte-à-côte de la précédente version anglaise au programme du LMMC de dimanche dernier: «Pianiste de renommée internationale,

Angela Hewitt est considérée comme une interprète d’exception de la musique de J.S. Bach.» Voilà nos deux solitudes encore heureusement capables de vivre et respirer le même air malgré ces perceptions dissemblables. La version anglaise tranche avec un adjectif catégorique soit «indiscutable» («undisputable») et cela ne saurait être de pensée française vu tout le talent que nous déployons en musique depuis l’énoncé de 1936 si exact et si prophétique de Soeur Marie-Stéphane de notre vénérable École de musique Vincent d’Indy dans son ouvrage que j’aimerais savoir encore réédité, jadis intitulé : La musique au point de vue éducatif. Je cite donc Soeur Marie-Stéphane pour tout jeune talent musical de tendre sensibilité éprouvant les préceptes d’aujourd’hui afin qu’on puisse départager les grands des moindres selon de solides fondements artistiques et esthétiques: «L’imagination offre à l’intelligence les images sensibles qui sont en quelque sorte la matière sur laquelle travaille la pensée.

C’est elle qui donne au style musical ou littéraire son coloris et son charme. La sensibilité stimule l’intelligence et vivifie les idées. Sans elle, les idées se figeraient dans le froid et la rigidité de l’abstraction. La volonté et l’intelligence, sans le secours de l’imagination et de la sensibilité, n’atteindraient jamais la touche artistique. Ainsi, la science musicale, si nécessaire qu’elle soit, ne suffira ni au compositeur, ni à l’interprète, car la valeur des chefs-d’oeuvre et l’émotion esthétique qu’ils provoquent ne résultent pas seulement de règles scientifiques. (…) Connaître et sentir sont deux énergies distinctes qui s’entraident mais ne peuvent se transformer l’une dans l’autre. La sensibilité et l’imagination, en se cultivant, fournissent les ressources esthétiques. Par son habileté technique et la vigueur de sa pensée, l’artiste exploite ces ressources et les met en valeur. C’est ainsi que les esprits supérieurs produisent ces oeuvres admirables qui forment le patrimoine littéraire et artistique de l’humanité. Comme le vrai littérateur, puisque la musique est une langue, le vrai musicien doit avoir une plénitude de logique et de puissance intellectuelle mais aussi un maximum d’imagination et de sentiment.» Pour clore cette ultime recension de la saison musicale au LMMC sur des questions de sentiment et d’imagination audibles, je souligne toutes les très belles réalisations de la discographie encore récente chez madame Angela Hewitt, car elle y met un soin qui doit être reconnu, Ses enregistrements d’oeuvres de Rameau et de Scarlatti rivalisent de qualité avec ceux d’Alexandre Tharaud, un pianiste français apprécié partout. Les enregistrements d’oeuvres de Liszt sont magnifiques également tantôt tout aussi enlevants que ceux des mêmes oeuvres sous les doigts d’André Laplante, de Marc-André Hamelin tout en donnant clairement, à mon humble avis, la première place à Louis Lortie pour tout ce qui touche aux Années de pèlerinage ou les oeuvres qui les composent. Pour ce qui est de l’enregistrement des oeuvres de Ravel, spectaculaires réalisations pour ces derniers trois pianistes canadiens sus-mentionnés et il faudra y revenir bientôt avec une étude comparative oeuvre par oeuvre, car nous sommes choyés de la plus haute qualité d’interprétation au chapitre Ravel.

L’album des oeuvres de Fauré par madame Hewitt, quoique de très haute qualité, ne soutient pas la comparaison en ce qui a trait aux nocturnes de ce compositeur avec la version qu’en donne l’extraordinaire disque du pianiste québécois David Jalbert, salué mondialement, qui a éclipsé en cette matière la version ancienne toujours magnifique donnée jadis par Jean-Philippe Collard. L’album Debussy de madame Hewitt se heurte à Jean-Efflam Bavouzet qui n’est pas près de trouver son égal, sur disque, car il a, en plus, la perspective de l’oeuvre intégrale. Je laisse à d’autres le jugement des intégrales Bach et celle des sonates de Beethoven (car il y a a trop de versions merveilleuses et le projet de les comparer m’y montre incompétent, à la base, c’est trop immense pour moi) mais on peut aisément donner la préséance occasionnelle à madame Hewitt pour certaines oeuvres ou mouvements d’oeuvres, sans oublier qu’elle a enregistré du Couperin et aussi du Messiaen, tout cela lui donne une auréole de grande polyvalence et d’excellence en tout, je parle de ces cas de réalisation en studio sous ses doigts que j’ai écoutés attentivement décelant des qualités de jeu que peu de pianistes ont atteintes depuis Alicia de Larrocha, mais l’électrisante dame espagnole ne se compare à personne en concert live. De Larrocha (comme Clara Haskil) demeure(nt) intouchable(s). Nous avons donc, au Canada en ce vingt-et-unième siècle, la joie de pouvoir entendre de merveilleux artistes de l’interprétation pianistique classique. Le LMMC pourra inviter madame Hewiit à jouer la prochaine fois, la dixième fois -soit un cas unique de fréquence d’invitations en 127 ans- sans programme annoncé. Elle pourrait ainsi soumettre, selon son inspiration du moment, un choix d’oeuvres subites, une à une, au fil du récital, parmi son immense répertoire, le tout selon son goût du jour, sur le moment, sans le stress d’une oeuvre intégrale à délivrer. Je suggère cela, car dimanche 29 avril 2018, une fois passé le pensum, je dois dire qu’on a senti à la splendeur de l’aria final non répété des Variations Goldberg le relâchement total, la détente absolue, la liberté du son enfin désenchaîné de l’épreuve qui déclenche des attentes: nous avons entendu le chant volant vers l’empyrée du monde sonore, le Cantabile d’une grande artiste enfin soulagée, enfin elle-même, poétesse remarquable, enchanteresse à révérer.

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