23e festival CINÉMANIA à Montréal: Résurrection désopilante des révolutionnaires de l’avant-garde du cinéma

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Eric Sabourin

Professeur de littérature française et québécoise, Éric Sabourin a été reporter à CKAC, correspondant de Radio-France Outremer à Montréal, envoyé spécial des stations radiophoniques de Télémédia aux premières élections démocratiques dans le bloc de l'Est à la chute du mur de Berlin, enfin reporter à la première crise du Golfe persique, puis chroniqueur et enfin critique littéraire au cahier Livre du journal Le Devoir jusqu'en 2001.

Le cinéaste de l’ancien avant-garde soixante-huitarde, Jean-Luc Godard, jouit
d’une résurrection désopilante grâce au savoureux film Le redoutable du réalisateur Michel Hazanavicius. Ce film sera présenté à deux reprises les 3 novembre (18h) et 4 novembre (15h10) prochains au festival Cinémania, dans la salle de l’Impérial, rue Bleury.

Quiconque a connu le personnage mais surtout visionné ses films, apprécié ses
métaphores, mais aussi impassiblement enduré ses scènes hermétiques en prétendant
soutenir ses films pour ne pas s’exclure de l’appartenance à ces cercles
privilégiés qui le cernaient mieux que le grand public excédé de tant de verbiages
ou de propos décousus…sera servi d’un rire caustique pendant 102 minutes!

« Aucun film de Godard ne m’a touché comme ce dernier. »

Que de délicieuses réminiscences de cette époque glorieuse d’utopie et de nihilisme
petit-bourgeois. Nous avons tous été crédules à l’excès et quelque peu compromis
dans cette foutaise enthousiaste! Louis Garrel incarne magistralement le rôle de
Godard et la ravissante Stacy Martin joue sensuellement celui de sa seconde épouse
(Anne Wiazemsky). Les scènes du logis du célèbre couple, au-dessus des toits de
Paris, c’est-à-dire ces combles de chambres de bonnes réaménagés en espaces
familiers où nous avons tous partagé l’existence étriquée des Parisiens nous y
ayant invités, je veux dire en leurs salles exiguës, toutes ces balades dans Saint-
Germain-des-Prés, la rue des écoles, les réunions politiques étudiantes dans les
amphithéâtres célèbres de la Sorbonne – sans oublier les manifestations
anti-gaullistes, en somme c’est un clin d’oeil à nos propres errances et
vagabondages de rêveurs d’un monde meilleur à fabriquer. On est même amené en bord
de mer, le long de la Corniche d’Or (soit entre Cannes-Mandelieu et saint Raphaël),
à patauger en ces baignades insouciantes de nos moments de détente printaniers ou
estivaux, tout ce rappel de la vie des proches de Godard alors parti avec François
Truffaut faire annuler le festival de Cannes nous enchante. Ensuite cette scène de
brouille avec Bertolucci en pleine Piazza Navonna – devant le Farnèse – tout cela
fait aussi sourdre à nouveau des fragments de notre vie passée en cette chère
vieille Europe circonscrite ici à l’époque de ladite révolution de mai 1968.

De nombreuses paroles célèbres de Godard (dont une forte polémique sur le dépeçage
de la Palestine n’a pas manqué de le voir conspué et mis au ban des idiots de
l’élite intellectuelle parisienne) restent en mémoire et je n’en citerai qu’une de
tout autre espèce: « À quoi bon avoir inventé le cinéma parlant si ce n’est pour
jamais rien dire».

Son art éventuellement rejeté par les forces politiques qu’il croyait progressistes
tant en Asie qu’en Europe, Godard sombre peu à peu dans une misanthropie maladive.
Quoique ses dérives mêmes se prêtent à la dérision et à l’humour subtil sans cesse
au rendez-vous, ce film est pétri d’ironie tel la double scène le cadrant dans et
devant un resto chinois arborant l’enseigne Au pays du sourire.

Jadis porté aux nues par l’avant-garde cinématographique mondiale des années
soixante mais tourné aussi provisoirement en dérision comme « le plus con des
Suisses pro-chinois » étant donné ses illusions politiques maoïstes sur l’impact
d’une révolution sociale agissant comme état permanent, Jean-Luc Godard voit ici
son portrait habilement dessiné en moquerie durable. Il marche le long des murs de
sa fumisterie emprisonnante de petit-bourgeois égoïste se formalisant d’une quête
d’un nouveau désordre politique, fresque anarchiste mais surtout on le voit obsédé
de dominer et contrôler l’ordre amoureux et la carrière de son épouse. Au comble de
sa misanthropie fiévreuse et de son anti-sionisme incendiaire, Godard devient tout
à fait ridicule et antipathique, adoptant la frivolité des contestations juvéniles
les plus adolescentes jusqu’à ce que son art devienne irrémédiablement disjoncté de
s’astreindre à devoir vouloir toujours mettre à l’envers tout l’endroit. Au final,
le disque saute sur la même mesure de mazurka ou de nocturne, l’amour bégaye son
narcissisme d’intellectuel assoiffé de contrôle et, comme le Richard Strauss des
Vier letze lieder, on l’entrevoit prêt à feindre la menace du suicide pour passer
les menottes à son entourage. Heureusement, le fil jovial et philosophique n’est
jamais rompu.

Vive les révolutionnaires de salon du cinéma jadis dit d’avant-garde! Je retiens un
film québécois récent de Simon Lavoie et Mathieu Denis intitulé Ceux qui font les
révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau comme le plus
post-godardien des vrais films politiques ayant une superbe utilité de prise de
conscience valable. Aucun film de Godard ne m’a touché comme ce dernier. Je suis
bien heureux que Le redoutable ait remis les pendules à l’heure de la dérision et
du rire de ce « jaune » !

Le redoutable, 2017. 102 minutes. France. Film de Michel Hazanavicius avec Louis
Garrel, Stacy Martin, Bérénice Bejo, Grégory Gadbois.

Synopsis: biographie et portrait du cinéaste Jean-Luc Godard, ses perceptions, sa vie sentimentale
entrecoupées de ses espoirs révolutionnaires quant au septième art.

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par 

Professeur de littérature française et québécoise, Éric Sabourin a été reporter à CKAC, correspondant de Radio-France Outremer à Montréal, envoyé spécial des stations radiophoniques de Télémédia aux premières élections démocratiques dans le bloc de l'Est à la chute du mur de Berlin, enfin reporter à la première crise du Golfe persique, puis chroniqueur et enfin critique littéraire au cahier Livre du journal Le Devoir jusqu'en 2001.

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