Retour sur la finale du concours international de musique de Montréal: Comment éviter la défaillance et l’atterrant triomphe des insipides?

Jinhyung-Park
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Eric Sabourin

Professeur de littérature française et québécoise, Éric Sabourin a été reporter à CKAC, correspondant de Radio-France Outremer à Montréal, envoyé spécial des stations radiophoniques de Télémédia aux premières élections démocratiques dans le bloc de l'Est à la chute du mur de Berlin, enfin reporter à la première crise du Golfe persique, puis chroniqueur et enfin critique littéraire au cahier Livre du journal Le Devoir jusqu'en 2001.

Maison symphonique: 9 et 10 mai 2017; CIMM l’Orchestre symphonique de Montréal accompagne brillamment les six finalistes du concours dans les concerto de Brahms 1,  de Rachmaninoff 2, de Bartok 3, de Liszt 2 et deux fois le Tchaïkovsky 1.

Tout fourmille de commentaires, d’auteurs il en est grande cherté. Considérez la forme de cette justice qui nous régit: c’est un vrai témoignage de l’humaine imbécilité, tant il y a de contradiction et d’erreur. Combien ai-je vu de condamnations plus incrimineuses que le crime? – Michel de Montaigne, Essai, vol. 3, 13, De l’expérience, 1580.

J’ai longtemps tergiversé avant d’écrire ces lignes et un ultime élan de courage m’a convaincu qu’il fallait exprimer ce qui ne va pas du tout avec les formes des concours musicaux. Trop de gens sont sincèrement mobilisés à accueillir les candidats, à se rendre écouter respectueusement les artistes soit les jeunes musiciens eux-mêmes qui méritent la rigueur la plus surveillée des lois édictées, car ce sont les juges qui peuvent détruire par leur nonchalance ou leur absence de rigueur tout le travail d’une organisation et, au lieu de ravir la foule des mélomanes, les désoler profondément d’iniques exclusions. Quelque décorum qu’on y mette, une erreur viole le juste parcours.

Tout d’abord, on ne peut reprocher à l’organisation soit l’équipe entière du CIMM quoi que ce soit. L’organisation est irréprochable. À tout point de vue, la perfection fut atteinte tant par la qualité du choix des lieux d’expression musicale : les salles, les diffuseurs, les instruments offerts, l’OSM, les services au public, la beauté réjouissante du concert célébrant les 15 ans du concours avec trois artistes appréciés et jadis couronnés, l’amabilité des bénévoles etc. sans oublier la courtoisie et le sérieux de ceux qui dirigent et gèrent le concours. Je m’attarderai donc à la procédure du jugement par deux faiblesses très éprouvées et largement discutées par le public.

Ceux à qui s’adressent mon blâme le plus sévère ce sont les juges qui n’ont carrément pas respecté les règles du concours et ont commis des erreurs grossières montrant le jugement défaillant qu’ils ont de la valeur des interprètes, de la juste splendeur des interprétations soumises et un oubli flagrant de cette capacité d’écoute où on se recrée une fraîcheur immédiate et une disponibilité franche à ce qui est soumis à l’audition.

Les juges hélas échappent à tout contrôle du respect des règles voire toutes les lois de surveillance de leur possible défaillante notation. En découle la première réforme suggérée: la remise des notes publiées à l’issue du concours afin que la minutieuse analyse ultérieure révèle les inconsistances et les illogismes flagrants. De là, s’identifie les incohérents à chasser à jamais du tribunal futur pour avoir obvié les règles officielles de juste conduite. Le concours Chopin le fait, que le CIMM le fasse.

Pour première preuve à cette suggestion de réforme urgente, je donne la loi de l’épreuve finale qui effacerait, disait-on, les rendements des étapes préliminaires! On ne tiendrait compte que du concerto joué en finale. À ce seul chapitre, le blâme du jury est incontestable car le jeune Jinhyung Park de Corée du sud a offert le second concerto pour piano de Rachmaninov en do mineur opus 18 sur les ailes de la poésie la plus pure, avec une méditation émouvante et une éloquence digne des plus grands musiciens l’ayant enregistré (et ça en fait du monde ça!) voire même les outrepassant tous. Il s’est trouvé totalement exclu des prix et de toute distinction alors qu’en cette épreuve finale, il a clairement dominé tous les candidats des deux soirs de la finale.  Les juges ont commis une injustice flagrante et violé la règle donnée par le concours.

Pour seconde preuve, je donnerai primo l’élimination de l’Ukrainien Artem Yasinskyy et du Russe Alexey Sychev, car je dois taire celle d’un pianiste coréen dont la seule faute fut l’omission d’une page du Gibet de Ravel, faute pas rachetable à ce qu’il semble, et dont j’ai très abondamment parlé. Secundo, en aucun cas, la Coréenne YeJin Noh n’avait-elle démontré de l’assurance dans ses récitals ou de l’originalité la distinguant ou indiquant qu’elle était apte à déloger l’Ukrainien Artem Yasinskyy ou le Russe Alexei Sychev d’une place en finale. Son manque de nerfs nous l’a montrée en perte complète de suite dans les idées musicales pourtant claires par les gros traits du premier concerto de Tchaïkovsky où elle a perdu tous ses moyens et a abrégé quasiment un mouvement entier de cette musique d’épate à grand déploiement. Cette faiblesse générale était audible avant dans toutes ses interprétations aux récitals préalables. Il découle donc de ce résultat inexplicable d’exclusion et d’inclusion que des motifs non musicaux mais qui tiendraient à la personnalité peut-être rêche ou revêche des deux jeunes hommes exclus, déplaisant aux juges par des travers autres que musicaux . À leur âge, en ce moment incapables de telles vigueurs pianistiques, les juges doivent s’interroger , si jamais ils en furent capables, (soupçon d’insuffisance dont j’exclus seul Dang Thaï Son et peut-être Idil Biret seuls juges portant un niveau supérieur de réputation musicale justifiée parmi les juges choisis) d’avoir été aptes à qualifier ou disqualifier le niveau supérieur d’interprétation de ces deux candidats masculins rejetés…

De ce fait de double exclusion odieuse, j’en viens donc à une seconde mesure de réforme: l’institution officielle d’un Comité des plaintes préventives des candidats qui inscriraient, en toute confidentialité, préalablement au début du concours, une liste déclarée des « préventions à leur égard », lorsqu’ils sont choisis pour participer à un concours et dès qu’on leur révèle le nom des juges habilités à juger de leur performance. Ainsi, au regard des notes lorsqu’elles seraient remises officiellement par les juges au passage d’une étape du concours à l’autre, un comité d’examen pourrait alors, en toute confidentialité, consulter calmement les avertissements de prévention nuisible à l’égard du candidat. S’enclencherait logiquement un examen de la notation de leur rendement. Toute disparité flagrante entre la notation générale d’un candidat et la notation particulière d’un juge à l’égard d’un candidat serait mise au jour. Sur le champ, à huis-clos, un comité d’examen convoquerait le juge pris en flagrant délit de dérèglement face à un candidat dont la notation abusive vers le bas eût eu pour effet de l’exclure des étapes ultérieures. Le juge pourrait défendre sa notation en désaccord avec l’ensemble du jury, la justifier rationnellement ou pas ou s’en trouver pris en flagrant délit de règlement de compte. En cas de doute non levé du comité, un avis de préjugé comminatoire lui serait remis. Au second avis, l’audience d’examen, au coeur du concours, ne serait plus à huis-clos mais elle serait publique devant les médias. Au troisième avis du genre, lors d’un concours, le juge en serait expulsé. J’écris ceci après avoir suivi tous les concours de musique tous instruments confondus depuis 1976 et j’ai vu tant d’injustices enrageantes et flagrantes que je me dois de fournir cette idée ou suggestion de réformes. Trop de gens travaillent trop fort, les artistes en premier lieu, mais aussi les organisations et les familles d’accueil et les bénévoles pour voir ruiner le choix des meilleurs à l’issue du concours. L’objectif est de choisir les meilleurs pas seulement de bons ou passables musiciens surtout avec le niveau, la moisson de 2017!

N’exagérons pas le drame car on a vu pire. Cette année, le concours récompense trois musiciens très talentueux dont le troisième prix, l’élégant Stefano Andreatta, 25 ans, de qui on entendra parler beaucoup s’il arrive à saisir qu’on ne peut gagner un concours à l’épreuve finale avec le deuxième concerto de Liszt à la fois trop bref et nullement de taille à faire montre des capacités d’interprétation quand on déclare l’épreuve finale seule déterminante (autrement que pour la forme, bien sûr, et non pas pour faire un pied de nez à cette règle devenant ainsi loi factice et propice aux plus ineptes hypocrisies). Le second prix est un pianiste remarquable qui méritait tout à fait un prix car il fut des plus solides: Giuseppe Guarrera, 25 ans. Des prix, il en a remporte cinq au total à Montréal dont le deuxième prix du concours. Le gagnant du premier prix Zoltan Fejervari, 30 ans, est prêt pour une carrière. C’est un musicien accompli et d’âge mûr dont on retiendra l’Humoreske de Schumann et surtout la sonate en mi bémol mineur de Janacek comme ses hauts faits en plus d’avoir fait valoir le troisième concerto de Bartok. Hélas être prêt pour une carrière en musique classique ne signifie plus rien. Le monde est converti à Lady Gaga et la musique n’a plus place à l’école publique, hélas.

En somme, il y a trois ou quatre pianistes fortement lésés dont au premier chef le jeune de 20 ans Jinhyung Park (car il a remporté haut la main le concours selon le respect strict des règles officielles) puis surtout les exclus de la finale Sychev et Yasinskii qui se trouvent lésés. Le second a suffisamment d’orgueil pour endurer ça. Park a 20 ans, jeune et plein d’humilité, mais le second, le Russe Sychev, 28 ans,  ne méritait pas cet affront à son talent… supérieur à celui jadis de tant de juges eux-mêmes à la fleur de leur jeunesse… tels qu’ils l’ont laissé à entendre en récital ou gravé sur disque.

Ainsi, si le plus lésé de tous a été nommé (Park), un autre aurait dû voir son extraordinaire force de caractère soulignée. Il a 20 ans, il s’appelle Albert Cano-Smit. Né en Suisse, il représentait l’Espagne et les Pays-Bas. Il a joué un des concertos les plus difficiles du répertoire, soit le plus difficile de tous ceux présentés en finale le Concerto pour piano opus 15 en ré mineur de Brahms. Il l’a joué en plus de cinquante minutes, infailliblement en entier, la tête contrôlant vaillamment le corps dans cette épreuve magistrale pour les nerfs d’une finale avec l’OSM comme premier partenaire, jouant donc pour la première fois de sa vie avec orchestre… ce cheval de bataille. Une poésie profonde, une remarquable maîtrise des passages difficiles, une éloquence enflammée et la détermination semblable à celle du jeune Brahms arrivant à 20 ans, en 1853, à Dusseldorf chez les Schumann qui l’adoptèrent tout de suite – car il leur avait révélé ses fabuleuses premières sonates-. En somme, Albert Cano-Smit sera un futur Svjatoslav Richter en puissance, rien de moins, et, un jour, lorsqu’il connaîtra mieux sa force et aura joué plusieurs fois avec orchestre, une force magnétisante émanera de lui. C’est un colosse de 6 pieds 5, un géant que Montréal aurait dû entendre en lui , surtout cette force remarquable et cette puissance musicale fulgurante… en la soulignant par une distinction. Trop tôt pour dire qu’il a le caractère sûr de lui et fantasque de Richter, certes, mais il deviendra homme tout d’un coup… à la Lucas Debargue peut-être!

À suivre tout ça… mais je sais que je parle dans le vide et à travers mon chapeau de simple mélomane passionné ou rempli de ses lubies! Mais ce que je sais surtout c’est qu’en pays d’aveugles si les borgnes sont rois, en pays de vaniteux, la sensibilité et la souffrance restent assourdis par les fraudes et détournements qui sont ourdis.

Jinhyung Park, aurait-il été le véritable gagnant du concours de Montréal? (photo)

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Professeur de littérature française et québécoise, Éric Sabourin a été reporter à CKAC, correspondant de Radio-France Outremer à Montréal, envoyé spécial des stations radiophoniques de Télémédia aux premières élections démocratiques dans le bloc de l'Est à la chute du mur de Berlin, enfin reporter à la première crise du Golfe persique, puis chroniqueur et enfin critique littéraire au cahier Livre du journal Le Devoir jusqu'en 2001.

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