Sons of Sissy à l’Usine C: Trame sonore et incarnation visuelle de la Nef des Fous en action

C’est faire un bien grand honneur presque incongru à la compagnie de danse autrichienne de Simon Mayer et leur oeuvre intitulée Sons of Sissy que de faire allusion à Jérôme Bosch (1450-1516) , l’extraordinaire peintre avant-gardiste prédécesseur du grand Pierre Bruegel l’Ancien (vers 1525-1569).

Pourtant c’est la comparaison artistique qui nous vient à l’esprit lorsqu’on assiste à cette oeuvre chorégraphique et qu’on écoute  attentivement avec la musique percussive choisie, un laborieux collage de tambourinage et d’airs de viole ancienne petites flutes au vent, le tout avec quatre garçons tantôt travestis ou costumés d’étoffes bigarrées sinon tout nus la virgule en l’air comme aux beaux jours du Jardin d’Éden.

Les positions du Kama Sutra n’ont rien de bien originales comparé à ce qu’on découvre là comme invention de tapage de fesses rythmées à contretemps donnant à toute trop vieille personne puritaine la vraie syncope fatale. La trouvaille de deux gars à poil qui, à l’envers à califourchon, se donnent des claques sur les fesses aux rythmes syncopés d’une pétarade je-m’en-foutiste et farfelue aura de quoi dérider définitivement les sceptiques de l’Art moderne…de sorte qu’on passe une soirée parfois surprenante ou divertissante… On reste cependant un peu furieux de ne pas être nous aussi autorisés à être tout nus sans gêne (surtout dans le noir!) dans la folie excentrique du bateau où nous sommes tous là à galérer au grand quotidien mais enfin gaiement parvenus à l’Usine C, ce lieu qui divertit les non invertis. Enfin, tout ça comme folie excentrique pour dire que j’ai repris la lecture de Hieronymus Bosch (Taschen, l’Oeuvre complet, Köln, 2013, 300 pages) mais passionné de voir combien je ne suis plus (ni n’ai d’ailleurs jamais été!) le dernier fou abandonné du navire cinglé de la folie douce en danse libre: échoué sur le rivage de ce pays neuf d’un Place à l’Imagination post-Refus Global, je demeure désormais tout à fait magnétisé par les pages du Jardin des Délices et de La nef des Fous de Bosch (pas Pina, Jérôme)).

Bien entendu, le public montréalais du 10 avril dernier à l’Usine C était debout à hurler en ovation le génie du décousu intriguant de ces pas de danse à quatre. Sauf une dame sise à l’avant-scène sortie au trois-quart de la représentation, sortie avec la mine déconfite ou exaspérée, et bien entendu, le grand George Balanchine qui (on l’entendait de loin très clairement) se retournait avec une rage de dents en vingt-six pirouettes, affolé dans sa tombe du sort d’être condamné à tout voir ce qui se fait en danse contemporaine par omniscience et omniprésence d’immortalité. Au tout début de la représentation dansée, les quatre protagonistes (Simon Mayer, Matteo Haitzmann, Patric Redl, Manuel Wagner et le fantôme Hans Tschiritsch) nous regardaient encore habillés en nous toisant d’un air étonné que nous soyons présents si nombreux à ces virevoltes promises d’anges très adroits et ambitionnant de venir dépenaillés.

Je ne sais pourquoi à la salutation des artistes ovationnés, en fin de ballet-délire contagieux et universel, il a fallu que ces quatre chevaliers de la lancette à fourche ensoleillée se soient revêtus vite-vite d’un slip noir garroché sur scène in extremis  par quelque sauveur anonyme de la bienséance! J’avais cru tous ces gaillards en filigrane fort à l’aise en tenue d’Adam sans Ève…En somme, Sons of Sissy est un rêve de folie douce d’environ une heure dix minutes où, malgré les apparences rien ne fait ni queue ni tête, quatre foetus imaginaires virevoltant dans les eaux troubles du paradis de la récréation gamine.

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