Michel Rivard au Lion d’Or : Simplicité de toujours et spontanéité pleine d’humour

The following two tabs change content below.
mm

Eric Sabourin

Professeur de littérature française et québécoise, Éric Sabourin a été reporter à CKAC, correspondant de Radio-France Outremer à Montréal, envoyé spécial des stations radiophoniques de Télémédia aux premières élections démocratiques dans le bloc de l'Est à la chute du mur de Berlin, enfin reporter à la première crise du Golfe persique, puis chroniqueur et enfin critique littéraire au cahier Livre du journal Le Devoir jusqu'en 2001.

Le récital de l’auteur-compositeur-interprète Michel Rivard ce 23 novembre dernier au Lion d’Or avait tout des retrouvailles chaleureuses les plus intimes. La voix du chansonnier captive toujours autant son public par sa sincérité, par sa justesse et sa souplesse. Durant deux heures fermes, l’artiste s’est épanché en confidences sur quelques-uns des moments les plus marquants de son passé musical.

Ce fut un condensé de quarante-cinq ans de succès presque ininterrompus ayant fait de lui un des fleurons de la chanson québécoise à l’égal de Jean-Pierre Ferland et de Claude Léveillée. Une fièvre de chanter qui s’est transmise et anima le peuple. Dès le début de son spectacle, Michel Rivard nous rappelle ce que représentait pour lui l’époque glorieuse où tout le monde avait chez soi une collection de disques vinyles comportant des trésors que les chaînes stéréo puissantes de l’époque magnifiaient d’effets sonores à faire rêver. La musique des chansonniers d’hier l’ont ainsi inspiré.

La salle comble du Lion d’Or comptait plusieurs de ses plus fervents admirateurs fredonnant avec lui l’air de chacune de ses chansons et connaissant tous par coeur toutes les paroles des vingt-cinq chansons qu’il a pigées de son vaste répertoire. Assis, Michel Rivard reste seul au micro, seul sur scène, sans grands effets de divertissement visuel, seulement sa voix et ses guitares. Parfois il sifflote un peu, mais il s’agit de l’essentiel pour lui. À l’âge de tout juste trente ans, Michel Rivard l’avait expliqué, en entretien, dans un livre célèbre de 1981 écrit par Pascal Normand intitulé La chanson québécoise paru aux Éditions France-Amérique – une définition de son «idéal d’une bonne chanson» en des termes qu’il faut ici rappeler: «Pascal Normand: Qu’est-ce donc qu’une bonne chanson pour toi? Michel Rivard: C’est une chanson qui est intéressante quand elle est chantée par une seule personne avec un seul instrument et qui reste intéressante à partir du moment où on l’habille d’un arrangement… Mais la base d’une bonne chanson c’est que le message passe à une voix et un instrument.»

Ainsi, ces «chansons à message» défilent devant nous sous cette formule pendant deux heures, moyennant quelques effets de sonorisation par le technicien Stéphane Lafontaine de sorte qu’au Lion d’or c’est exactement la boite à chanson d’autrefois, celle des Serge Reggiani et Yves Montand. Passent ainsi les chansons Tout va bien, Robinoude, Confiance, Le Roi de rien, Belle promeneuse, Le plus fou des deux, L’inconnu du terminus, etc. À un moment donné, on s’étonne d’avoir tellement en tête ses grands succès tel Méfiez-vous du grand amour qu’on veut se convaincre qu’il l’a bel et bien chantée « me semble? » même si ce n’est pas du tout le cas!

Au fil de la soirée, Michel Rivard se gardera d’affirmer la valeur autobiographique des chansons qu’il interprète en répétant à l’envi «Encore une fois ici, je le répète, ici, le Je est un autre…» Les paroles de chaque chanson restent une histoire individuelle et celles choisies pour ce récital sont les plus intimes. À l’origine de sa propre notoriété, il y a quand même l’authenticité sur laquelle il a bâti sa carrière en solo. L’authenticité de l’auteur repose sur une grande part de vérité des faits relatés ou saisis dans la vie de tous les jours. Mais Rivard ne veut pas verser dans l’autobiographie. Sauf que «les nouvelles chansons très récentes, me disent ses proches (dont Réal), à ma table ce soir, par le pur hasard de la vie «parlent de lui, de sa vie, de son passé, de son vécu, ça c’est tout neuf chez Michel.»

L’artiste autodidacte, à formation musicale «anarchique» (p.154 op.cit ) qui avait quitté Beau Dommage (1977, il est en Belgique et il rappelle que Maxime Le Forestier l’encourage à croire en lui-même: «déjà je sais que je n’étais plus dans la gang» p.159 op.cit) pour faire cavalier seul est toujours aussi individualiste. Michel Rivard est à juste titre fier d’avoir écrit pour plusieurs interprètes dont Gerry Boulet (notamment les chansons Toujours vivant, La femme d’or) à la diction si impeccablement claire, rappelle t-il, mais c’est la chanson Entre Matane et Bâton-Rouge écrite pour Isabelle Boulay qu’il nous chante avec la participation du public. Puis, après le topos habituel de la modestie affectée, survient le rappel de sa filiation officielle aux grands et Michel Rivard se sait dans la lignée des grands auteurs-compositeurs interprètes. Michel Rivard n’ignore pas qu’il appartient à ceux qui ont tenu le haut du palmarès avec des ventes de centaines de milliers d’exemplaires de plusieurs disques ayant atteint ce niveau de vente.

Ainsi, en ce 23 novembre 2017, Michel Rivard étale encore sa fierté – et exactement dans les mêmes termes que dans ce même livre de Pascal Normand – déjà nommé plus haut – à l’effet de ce que Félix Leclerc ait élu La complainte du phoque en Alaska comme chanson phare de ses derniers tours de chant «La reprise du phoque en Alaska par Félix Leclerc… il s’était rendu compte de l’influence qu’il avait exercée sur moi… c’était comme le père qui aurait endossé et continuait ce que le fils avait fait» ( p.162 op.cit.). Invariablement, ceci reste précisément son même rapport des faits, trente-huit ans plus tard, à l’âge de 68 ans. À la suite de ce rapport de filiation, son public, magnétisé, a fredonné refrain et couplets de la Complainte, cette émouvante fable à valeur philosophique intemporelle si bien connue de toute la jeunesse québécoise d’alors et peut-être d’aujourd’hui.

Au fil de la soirée, Michel Rivard nous rappellera à plusieurs reprises l’époque de Beau dommage par plusieurs chants dont la savoureuse chanson Ginette que tout le public a entonnée avec lui tirée du même sensationnel disque que le fameux Incident au Bois des Filions. Sur le plan de l’action politique, Michel Rivard exprime encore la nostalgie du pays jamais encore né au monde, n’ayant pas encore dit oui à l’appel de son nom, mais il se console, comme nous tous d’ailleurs, du sursaut de vigueur de la jeunesse québécoise lors du printemps érable de 2012. En fait, c’est comme ça qu’il a commencé son spectacle, par cette évocation de la marche dans les rues de Montréal où, sur le point de rencontrer ses filles étudiantes à l’intersection De Maisonneuve et Peel, il se rappela avoir été abordé par un étudiant qui le reconnut comme une icône de la chanson québécoise mais en réalité l’étudiant le confondit… avec l’auteur-compositeur Serge Fiori, l’auteur prolifique d’Harmonium, le groupe qui a vendu le plus de disques au Québec bien avant Beau Dommage (mise à part l’interprète phénoménale et inoxydable, Céline Dion, bien sûr).

Pour nous qui formons la génération des ados des années 1976, une soirée comme celle-ci avec Michel Rivard est inoubliable: elle comportait pour moi le hasard d’être assis à la même table que ses anciens comparses du groupe Beau Dommage puisque gentiment, ils s’étaient réunis avec leurs conjointes, en bonne amitié, à nos tables réservées du balcon duquel nous apercevions, ensemble, l’expression chaleureuse du chansonnier de folk urbain contemporain. C’est le genre officiel du type de chanson que Michel Rivard a inventé. Son ancien collègue et pianiste Robert Léger exprimait à haute voix son admiration du si beau jeu de guitare de Michel, soulignant notamment sa fine adresse au ukulele, et tous les autres assis à cette table, paroliers ou batteur, appréciaient avec émotion sa simplicité de toujours, cette spontanéité pleine d’humour.

 

Photo: VALÉRIE JODOIN-KEATON

mm

par 

Professeur de littérature française et québécoise, Éric Sabourin a été reporter à CKAC, correspondant de Radio-France Outremer à Montréal, envoyé spécial des stations radiophoniques de Télémédia aux premières élections démocratiques dans le bloc de l’Est à la chute du mur de Berlin, enfin reporter à la première crise du Golfe persique, puis chroniqueur et enfin critique littéraire au cahier Livre du journal Le Devoir jusqu’en 2001.

Sujets connexes

%d bloggers like this: