La patience, la vaillance et la conduite de Jacques Lacombe

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Eric Sabourin

Professeur de littérature française et québécoise, Éric Sabourin a été reporter à CKAC, correspondant de Radio-France Outremer à Montréal, envoyé spécial des stations radiophoniques de Télémédia aux premières élections démocratiques dans le bloc de l'Est à la chute du mur de Berlin, enfin reporter à la première crise du Golfe persique, puis chroniqueur et enfin critique littéraire au cahier Livre du journal Le Devoir jusqu'en 2001.

En ces semaines d’absence prolongée du maestro Kent Nagano, le chef québécois Jacques Lacombe était de retour au gouvernail de l’orchestre ce mercredi 7 février à la Maison Symphonique. Ce vaillant musicien désormais voyage infatigablement entre Boston (Opéra), Trois-Rivières, la Lorraine (Metz) et bientôt Mulhouse en somme où il dirige des chanteurs, des musiciens et fait répéter de doigté conciliant des orchestres sous sa gouverne de directeur artistique. Il affirmait après la soirée (devant le club des jeunes de moins de 34 ans, parmi lesquels je m’étais, d’un simple sourire, faufilé…) avoir un tel emploi du temps surchargé que certain crépuscule, en telle fin de journée, il n’a plus le souvenir de quoi les heures de sa vie furent composées puisqu’il est en route vers un lendemain tout aussi chargé. Voilà la fatigue extrême d’un évident surmenage l’obnubilant sans doute à s’effondrer chaque soir de sommeil.

Jacques Lacombe mérite notre admiration pour ses dons de conciliateur: on se souvient des valeureux états de service durant près de trois ans, à l’époque où l’OSM se cherchait un chef -suite à la rocambolesque expulsion de maestro Charles Dutoit qui remplit alors en quarante-huit heures son calendrier de concerts de par le vaste monde pour une décennie entière (c’était son statut de grand chef jusqu’à la toute récente nouvelle chute d’Icare façon médiatique tendance James Levine, horrible monde des jugements sommaires et des défigurations instantanées d’aujourd’hui, n’est-ce-pas?)… Durant cette longue période de traversée du désert, l’OSM fut dirigé par Jacques Lacombe.

C’était un orchestre menacé de dérive voyant à ses côtés l’ascension fulgurante de l’OM par son jeune chef : en plus, les critiques musicaux de Montréal en rajoutaient en pointant du doigt ce jeune véritable chef de haute stature musicale à tel point qu’elle eût dû se le donner comme chef si l’esprit gouvernant Wilfrid Pelletier et toute l’époque d’essor musical collectif des années 60-70 eût prévalu à l’OSM , en tout cas, cet esprit de fierté nationale ayant mené à la création de la Société des concerts symphoniques de Montréal (SCSM), l’ancêtre de l’OSM . À lire à ce propos, deux ouvrages, dont un de Wilfrid Pelletier lui-même soit ses mémoires intitulés Une symphonie inachevée (Éditions Leméac, 1972, 275 pages).

Le second ouvrage duquel se remémorer la clairvoyante citation de sa page 101 me semble être un ouvrage à retrouver et à lire attentivement, car c’est une rareté écrite par Pierre Béique, administrateur de l’OSM pendant presque 70 ans, intitulé Ils ont été la musique du siècle (2001, à compte d’auteur, 194 pages, ISBN2-9807123-0-2): «Le régime des chefs invités avantage un orchestre à bien des égards mais peut, à la longue, s’avérer éprouvant pour les musiciens sans cesse tenus de s’adapter au style, aux exigences et aux caprices de personnes autoritaires. L’absence d’un chef permanent se solde inévitablement par un relâchement de discipline». L’OSM languit sans doute et a besoin d’un chef qui le refasse travailler toutes les oeuvres une à une (comme Franz-Paul Decker le lui fit faire pendant 8 ans dans les années 1970) dans l’enthousiasme et l’admiration des consignes reçues. Le temps presse. Revenons au concert du 7 février dit d’âme russe comprenant une oeuvre jamais jouée et mal aimée du public c’est-à-dire marginalisée au possible: le Concerto pour violon et orchestre no.2 opus 129 de Dimitri Chostakovich.

Oeuvre d’époque soviétique de désespoir déchirant, c’est une oeuvre qui se lascère constamment le visage d’une mélodie écartelée, une automutilation désespérée de fin de vie. Elle fut brillamment interprétée par la violoniste Alina Ibragimova qui fit preuve d’une aussi grande patience que maestro Lacombe à l’arrivée des retardataires entre le premier et le second mouvement, tempête de neige ankylosant tout le monde. La symphonie no. 5 de Prokofiev fut le moment festif de la soirée même si l’orchestre, réuni sur scène au grand complet, souffrait d’une espèce d’ankylose hivernale marquée et qu’il a dû faire appel à quelques violons surnuméraires en plus de l’absence d’Andrew Wan et du flûtiste Timothy Hutchins.

J’ai entendu l’OSM jouer maintes fois cette symphonie avec beaucoup plus de verve et de fougue, mais on ne peut pas tout avoir quand tant de chefs se succèdent en l’absence du principal titulaire et qu’on a deux heures trente de répétition avec lui entre 4 villes qui nous attendent. Surtout qu’être chef d’orchestre aujourd’hui c’est devoir employer des gants blancs, un ton douceâtre et ne pas froisser la susceptibilité de quiconque, un peu comme les pauvres professeurs d’aujourd’hui, figurants d’un jour ou fragiles titulaires menés par le bout du nez par des élèves insolents, tous forts de leurs prérogatives de mépris inversé envers toute autorité virile. Jacques Lacombe sait cependant intelligemment naviguer en ces eaux troubles d’une époque étonnante de neutralisations. Au neutre, tout est cependant égal. Les Toscanini ne seront jamais plus. Le concert symphonique du 7 février s’est tenu sous cette formule, sans entracte: il s’est terminé à 20h 22 minutes, c’est plus que bref même si on commence à 19h.

On aurait pu ajouter au moins une autre oeuvre russe au programme d’autant plus qu’il était repris auprès des courageux groupes scolaires, le lendemain à 10h30 du matin. J’imagine mal expliquer à la jeunesse comment apprécier candidement le désespérant violon de ce Chostakovich. Heureusement, un club des jeunes de 34 ans et moins se réunissait sur un des étages dès 20h30 et on pu ainsi voir apparaître devant nous le courageux et vaillant Jacques Lacombe venant répondre aux questions des adultes de ce groupe d’âge fidélisé. Jacques Lacombe a des nerfs d’acier pour mener la vie de déplacements qu’il mène pour sa carrière et la ferveur musicale du public. Certes, tous les virtuoses de notre grande musique classique ont cette vie de terminaux d’aéroports et de déplacements d’un hôtel à un autre, vie d’éparpillement que l’âme des poètes redoute. Terminons ici sur une louange, car c’est tout de même une chance que nous puissions entendre encore de la musique russe et que tout ce qui est russe ne soit pas encore tout à fait banni, sévèrement interdit et voire même rendu illégal d’écoute ou de vue voire de connaissance…

Lorsqu’on entend toutes les énormités en vogue à cette accablante heure d’hystérie médiatique contemporaine portant sur la Russie, les Russes, leurs athlètes, leurs supposés pouvoirs d’omniprésente influence informatique c’est tout de même une grande nation musicale mise au ban de tout ce qui se peut imaginer. C’est Wilfrid Pelletier qui raconte dans ses mémoires cités plus haut qu’au sortir de la première guerre, toutes les oeuvres allemandes (et la langue allemande elle-même) furent interdites de programmation et de production au MET jusqu’en 1922! La même interdiction n’eut pas officiellement cours après la seconde guerre encore plus terrifiante pourtant côté désastres et ratés. Comptons-nous donc chanceux de pouvoir encore avoir le droit d’entendre une soirée de musique russe et de contempler des ballets comme le Ballet de Perm, venu à Montréal il y a deux saisons, certainement la plus grande compagnie de ballet au monde dirigée par Natalia Makarova. Vive la Russie éternelle là où elle se cache encore : c’est une gloire que cette âme artistique, tantôt écorchée vive et torturée mais aussi extraordinairement exubérante et dansante comme dans cette cinquième de Prokofiev!

 

Photo© Julie Skarrat

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Professeur de littérature française et québécoise, Éric Sabourin a été reporter à CKAC, correspondant de Radio-France Outremer à Montréal, envoyé spécial des stations radiophoniques de Télémédia aux premières élections démocratiques dans le bloc de l'Est à la chute du mur de Berlin, enfin reporter à la première crise du Golfe persique, puis chroniqueur et enfin critique littéraire au cahier Livre du journal Le Devoir jusqu'en 2001.

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