Trois immenses talents à mi-parcours: Concours international de musique de Montréal

JeungBeum Sohn
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Eric Sabourin

Professeur de littérature française et québécoise, Éric Sabourin a été reporter à CKAC, correspondant de Radio-France Outremer à Montréal, envoyé spécial des stations radiophoniques de Télémédia aux premières élections démocratiques dans le bloc de l'Est à la chute du mur de Berlin, enfin reporter à la première crise du Golfe persique, puis chroniqueur et enfin critique littéraire au cahier Livre du journal Le Devoir jusqu'en 2001.

Prodigieux poètes du piano au Concours international de musique de Montréal par Éric Sabourin

Grande manifestation affichant d’immenses talents musicaux, le Concours international de musique de Montréal édition 2017 foisonne de surprises enivrantes!

Il semble que cette fois-ci la sélection des candidats acceptés à concourir parmi plus de 300 postulants ait été plus qu’efficace c’est-à-dire littéralement magistrale. Voici pourquoi: comme chacun sait, je pourchasse en quasi maniaque tous les grands concours de musique par la voie d’internet (les deux derniers concours Chopin de Varsovie et les Hamamatsu au Japon car j’adore l’adresse et la dextérité poétique des pianistes asiatiques qu’on y accueille sans sourciller) ou en m’y déplaçant comme je l’avais fait pour le Concours Tchaïkovsky de 2015 où l’électrisant Lucas Debargue avait fait frémir d’émoi la planète piano et mon coeur d’adolescent immature!

À ce jour, la surprise reste coréenne (bientôt russe et ukrainienne aussi peut-être…tout est volatile dans un concours!) non pas parce qu’ils sont 3 en demi finale! Je m’explique.  Lors du dernier concours Tchaikovsky, un artiste immense coréen, un poète gigantesque n’était hélas pas passé au-delà du premier tour: il s’agit de JeungBeum Sohn, 25 ans. J’avais formulé le voeu secret à mes anges gardiens logeant à l’Empyrée et en l’Olympe que je me fabule comme paradis depuis toujours… la faveur de pouvoir le ré-entendre ce pianiste… au concours de Montréal. Par un désistement, mon voeu a été exaucé.

Comme ces virtuoses sillonnent la planète de concours en concours dans l’attente d’être reconnus publiquement par les dizaines de millions de mélomanes sur Terre se donnant la peine de s’offrir une éducation musicale (toutes nos écoles ordinaires échouent à cette mission pourtant fondamentale), j’ai eu la grande joie de le retrouver, mardi 2 mai, sublime en quart de finale et encore tout aussi grandiose en demi finale hier samedi 6 mai où il fut absolument parfait… sauf pour cette satanée page du Gibet de la pièce de Maurice Ravel Gaspard de la nuit où il s’est égaré en perdant le fil des images qu’on doit se construire quand on interprète ce Gibet (car il peut nous pendre, ça arrive souvent qu’un grand pianiste s’égare dans la lenteur du Gibet et sa lancinante note de si bémol) en se figurant comme si on était soi-même posté au coeur du jardin de Montfort-L’Amaury appartenant à Ravel, pendu au sommet de cette colline d’Île de France. Mais parions que son niveau de jeu fut tel que le jury pourra, peut-être, quand même… le laisser passer. Je fais une prière en ce sens, car c’est triste d’être si gigantesque en poésie pendant 50 minutes et qu’une simple page nous échappe pour tout voir s’effondrer!

Son interprétation de la sonate en la mineur op. post D784 de Schubert fut régalienne. Un festin royal de nuances subtiles et passionnées. Ondine et Scarbo complétant le Gaspard de la nuit de Ravel furent de très haut niveau sans égaler le choc sismique en son épicentre légendaire issu du jeune Lucas Debargue en 2015 dont l’effet de son succès spectaculaire à Moscou restera marquant sur les jeunes pianistes de demain. JeungBeum Sohn a lu, hélas, à vue, la pièce obligatoire ce qui n’est pas pour le racheter sur le plan de la mémoire si essentielle aux virtuoses se bataillant pour une place au soleil. Enfin son Islamey de Balakiref fut époustouflant de virtuosité mais c’était nécessité vu la compétition que lui firent les concurrents subséquents de la seule première journée.

Suivait, David Jae-Weon Huh, 30 ans, de Corée du Sud également. Il possède des doigts et une agilité technique mais un malencontreux usage abusif ou constant et sans retenue des pédales font s’avilir toutes ses représentations dans le magma indifférencié des échos réverbérants où la mélodie se noie, incapable de sourdre intacte des sables mouvants de cette sordide maladresse attribut des débutants. Et pourtant les moyens techniques de Huh sont là. À cause de cet usage chaotique des pédales: l’écouter devient vite navrant. Et le choix de la Chaconne de Sofia Gubaidulina est plus que discutable, en début de programme, en plus.

Un élégant artiste italien clôturait la séance d’après-midi. Ce pur sang se découvre en l’adroit Giuseppe Guarrera, 25 ans dont le chic pollinien (adjectif tiré de la figure légendaire du virtuose Maurizio Pollini) a électrisé la salle dans son interprétation de la Rhapsodie espagnole de Liszt et sa prestation féline de la pièce Laurentienne d’André Mathieu, oeuvre obligatoire et judicieuse au programme.

Éclaircies après les tonnerres et éclairs de notre temps pluvieux

La séance de la soirée du 6 mai fut remplie d’étonnantes surprises de toutes sortes!

Jinhyung Park, seulement 21 ans, également de Corée du Sud est un jeune talent toujours en croissance qui prend tout avec une studieuse lenteur et tente – notamment dans les Images 1 de Debussy – d’en faire ressortir tout le Cantabile en y en ajoutant encore. Ceci est judicieux mais à longueur de récital, cette constante recherche qu’on croirait improvisée parfois nécessite une attention soutenue des auditeurs soumis à cette Recherche du temps perdu, tout au long d’un programme vaste très varié. Retenons de lui une très belle sonate de Schubert en la majeur op. posthume D.660 fort bien exécutée et la Laurentienne de Mathieu jouée avec brio. Mais les Images I ère partie de Debussy l’ont vu s’étioler, à mon avis, et la Deuxième sonate de Rachmaninoff est, pour l’instant, tout simplement encore trop massive pour lui et son frêle gabarit ne peut encore tirer les sonorités mûries de cette oeuvre qu’il vient tout juste d’apprendre, car cela aussi s’entendait clairement.

Arrivons à la foudre maintenant. Au concours se retrouve toujours un peu de cirque avec ses numéros comme celui qui avait fait fureur et fait découvrir à Montréal en 1980, Ivo Pogorelich ce garçon presque oublié aujourd’hui et qui avait eu le culot de rétorquer (au producteur de la grande sélection discographique Great pianists of the 20th Century, monsieur Tom Deacon de chez Philips qui le sollicitait potentiellement pour l’inclure dans les titans retenus par cette édition) les mots suivants parlant de lui-même à la troisième personne :   « Oh Ivo will not be bothered by these meaningless editions, good bye! ».  Le résultat de ce snobisme pogorélichien fut de le voir à jamais exclu de l’édition et du monde musical bientôt lassé de ses frasques. Eh bien, samedi 6 mai 2017 s’est présenté un artiste tel, par moment assez original et tapageur du nom de Téo Gheorghiu, né en Suisse, représentant le Canada et qui se magnétisera très bientôt, à mon avis, au monde lucratif du jazz ou du populaire à grand succès vu toutes les entorses fantaisistes pleines de culot qu’il fait subir aux rythmes et aux dynamiques des partitions et à la mesure, en somme aux oeuvres entières qui deviennent presque méconnaissables. Ce fut le cas de la Laurentienne de Mathieu qu’avait ressuscitée et rappelée, il a quelques années, à nos consciences, un membre du jury du CIMM 2017, Alain Lefèvre. À ce point, je me suis presque levé pour aller réclamer là haut une copie de la partition tellement mon dépaysement ne reconnaissait rien à ce qu’il serait, peut-être, permis de tirer de cette oeuvre malléable. Mais au monde des télévisés et des télé-réalités peut-on aller là ou n’importe où et jusqu’à quel point? Sans doute…

Le programme de Gheorghiu tombait tout-à-fait dans les plates-bandes du juge et de l’interprète que demeure Alain Lefèvre dont j’ai souvenir d’une sublime interprétation de tous ces miniatures qu’il avait donnée il y a plus d’une vingtaine d’années, soit des Tableaux d’une exposition de Mussorgsky à l’église Saint Patrick de Montréal. Également Gheorghiu jouait en première partie presque l’ensemble de l’opus 39 des Études Tableaux de Rachmaninoff-je dis « presque » parce qu’ils sont devenus le plus souvent méconnaissables de pétrification. Ces pièces aussi sont l’apanage de la jeunesse d’Alain Lefèvre, car depuis ses 18 ans (1980) où il se produisait avec ses frères musiciens au défunt Café La Chaconne à Montréal sur la rue Ontario, le pianiste québécois exilé désormais en Grèce, les donnait très romantiques et il les connaît encore par coeur tant dans l’âme que dans les mouvements que j’ai entendus sous sa main à la sainte Chapelle de l’Ile de la Cité en 1993. Parions que dans la mémoire des juges, ces interprétations admissibles ne sont pas aussi tapageuses que le concurrent canadien nous les a données… à entendre (je fais l’accord ici pour me fondre dans la dissonance du viol de toutes les règles).

Entendre suppose parfois écouter. Lefèvre qui a étudié selon la méthode Alfred Cortot de l’École normale de musique de Montréal de la défunte Yvonne Hubert (via Antoinette Massicotte) et ensuite avec Pierre Sancan à Paris, n’a sans aucune doute pas trouvé son double en Gheorghiu, d’autant plus que tous les juges disposent des partitions sous leurs yeux. Accordons cependant au seul Canadien admis et restant en lice que, par moments, lorsqu’il se calmait, certains tableaux de Mussorgsky furent presque géniaux… de répit. Quoique la plupart voire la totalité des Études Tableaux de Rachmaninoff me sont apparues tout à fait loufoques ou minimales de justesse.

On peut aisément tomber dans ce piège de l’admiration pantoise devant un jeune audacieux très crâneur, à la radieuse chevelure châtaine portée noblement en toque, faisant voler en éclat les partitions. Sauf que certains pianistes membres du jury sont des interprètes d’une grande rigueur dont Idil Biret, puis surtout le gagnant du concours Chopin en 1980, Dang Thaï Sohn qui a encore l’os Pogorelich dans la gorge (Martha Argerich avait démissionné de son poste de juge du concours Chopin cette année-là pour protester contre l’élimination au tout début du concours par ses collègues du fantasque et arrogant Pogorelich). Gheorghiu a tout à fait ce côté très Pogorelich qui ne pourra qu’agacer le premier prix du concours Chopin. Aussi, on retrouve comme juge et pianiste Gabriel Tacchino (qui fut, écrit-on dans le programme, le seul élève de Francis Poulenc! Pas croyable…en tout cas!) et Hélène Mercier qui accompagne en duo le racé et élégant Louis Lortie, rien de moins que la gloire de notre pays pianistique avec André Laplante, Marc-André Laplante (tous des élèves de Yvonne Hubert, morte à 96 ans) et peut-être Glenn Gould si on verse généreusement dans l’audacieux ou l’original contestataire à la mode dans les années 1960…Si Gheorghiu passe en finale, c’est le danger de la consécration d’un pianiste rigide, tendu à tout moment, sec et tout courbaturé au piano ployant sous ses tocades et qui encaisse des raides mouvements de poignets par la frappe de doigts crispés sans cesse à l’attaque dans des touches auxquelles jamais le corps ou le dos ou les épaules à relâcher ne compensent. Accablante dépréciation, j’en conviens, mais qui correspond pourtant à notre époque de gymnase-biceps.

Maintenant allons plutôt au palmarès de fin de soirée et à la distinction légitime des grandes révélations de cette première journée de demi-finale au CIMM, car il faut s’y adonner tellement cette édition est un grand cru quoique présentée à la discutable salle Bourgie qui dispose d’une étrange « quasi absence » de réverbération malgré un décor Tiffany utile à se distraire quand l’incroyable Hulk surgit, par exemple, des steppes russes ou canadiennes.

Trois émouvants et merveilleux musiciens

Si on devait choisir un premier passeport pour la finale parmi les six entendus au premier jour de la demie (samedi 6 mai 2017) , omettant volontairement de tenir comme faute capitale la page et les mesures si répétitives du Gibet qui lui ont glissé hors de la mémoire, c’est JeongBeum Sohn qui passerait en premier, suivi de près par le grandiose talent richtérien (adjectif dérivé du colosse russe Svjatoslav Richter) représentant la Hollande et l’Espagne – Albert Cano Smit né en Suisse (cette triple appartenance l’auréole tel un Habsbourgeois de haut lignage!).

Voici donc le portrait du prodigieux Albert Cano Smith, 20 ans, à la toute fin de la soirée, devant une salle qui s’était vidée au tiers hélas, vu l’heure tardive: il nous a joué un programme survoltant de grandeur. Cet enfant d’un mètre 90, pardon, ce jeune homme talentueux au possible nous a livré une sonate de Beethoven op.10 no.2 rajeunie sous la touche caressante et joviale de ce colossal garçon aux mains titanesques, remplies de puissance et de tendresse, attributs uniques qu’il ne soupçonne sans doute encore même pas à la hauteur des dons qui lui ont été conférés! Il a gravi L’escalier du diable de Ligeti avec le feu sacré des Enfers tel un Orphée déterminé à franchir les portes de cet Enfer en terrorisant Cerbère aux larmes. Cano Smith est lui-même magnétisant et c’est en Apollon qu’il a animé Laurentienne et fait chanter l’Humoreske splendide de Schumann, en tout cas, autant qu’on le peut faire à son âge vu que nous disposons des grands enregistrements inégalables de Richter, Kempf et Brendel et surtout ceux d’Éric Lesage le plus grand des interprètes de Schumann qui avait été lui-même un pianiste éliminé de deuxième ronde de l’ancien concours de piano de madame Monique Marcil fin des années 80, pianiste sensationnel pourtant que j’étais allé consolé de quelques encouragements alors… mes mots impuissants de simple mélomane à ce moment-là. Éric Lesage n’avait que 19 ans, Albert Cano Smith en a tout juste 20 et il ambitionne de nous jouer le premier concerto de Brahms s’il passe en finale. Je me remets donc à genoux et à prier mes anges gardiens pour qu’il passe. Mais cela dépendra des révélations d’aujourd’hui où 6 concurrents sont à l’affiche. Deux, au moins, sont redoutables. Je vous en reparlerai ce soir avant la décision des juges.

L’Italien Giuseppe Guarrera passerait, selon moi, mais les 6 d’aujourd’hui, dimanche 7 mai, peuvent entièrement changer la donne! Quel suspense!

Vive la grande musique et bravo au CIMM, à toute son équipe et à tous ces jeunes vaillants musiciens extraordinaires qu’une salle archicomble de 1200 places devrait honorer de hourras! et ainsi promouvoir! Just for the happy few la musique classique?

JeungBeum Sohn (Corée du Sud)
David Jae-Weon Huh (Corée du Sud)
Giuseppe Guarrera (Italie) 2e séance 19 h 30
Jinhyung Park (Corée du Sud)
Teo Gheorghiu (Canada)
Albert Cano Smit (Espagne/Pays Bas)
RAPPEL::« le CMIM vise à propulser la carrière de jeunes chanteurs, violonistes et pianistes au talent exceptionnel. L’événement attire annuellement des milliers de spectateurs en salle et sur le Web ».

 

Photo: JeungBeum Sohn

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Professeur de littérature française et québécoise, Éric Sabourin a été reporter à CKAC, correspondant de Radio-France Outremer à Montréal, envoyé spécial des stations radiophoniques de Télémédia aux premières élections démocratiques dans le bloc de l'Est à la chute du mur de Berlin, enfin reporter à la première crise du Golfe persique, puis chroniqueur et enfin critique littéraire au cahier Livre du journal Le Devoir jusqu'en 2001.

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