Une jeunesse étincelante de sensibilité, d’intelligence et de virtuosité s’exprime en récital à l’Église de Saint-Sulpice

Au crépuscule du vendredi soir 6 juillet, par une soirée estivale divinement belle aux abords des rives étincelantes du calme mais majestueux fleuve Saint-Laurent, l’Église de Saint-Sulpice voyait l’image de son clocher miroitée par la surface des eaux : à l’intérieur du choeur de l‘église devenue ce soir-là, grâce au Festival de Lanaudière, temple de la musique, deux jeunes hommes asiatiques s’exprimaient en oeuvres mélodieuses dans un choix judicieux d’oeuvres.

Le récital du duo d’artistes composé du sensible violoniste Boson Mo et du remarquable pianiste-interprète dans le rôle d’accompagnateur, fleuron de sa génération, le pianiste Toni Yang commença par une oeuvre de Fritz Kreisler (une Gitana bissée en fin de récital). Vint ensuite la fameuse bouleversante Sonate pour violon et piano en mi mineur K.304, en deux mouvements, de Mozart que le jeune génie autrichien avait composée à Paris. Cette oeuvre parisienne est tragique: sa mère seule l’accompagnait courageusement dans sa quête désespérante d’un poste de musicien et elle y mourut subitement en ces jours-là de désarroi autant artistique que familial, car rappelons que Mozart resta toute sa courte vie en quête d’un poste que personne parmi les têtes couronnées ne lui offrait à travers toute l’Europe aristocratique qu’il parcourait pourtant. L’examen de sa Correspondance le montre se prosternant devant ces grands seigneurs, une élite qui restait sourde à son besoin d’avoir une situation favorable à l’éclosion ou l’épanouissement de son génie créateur. Et je termine l’énumération de ce sublime récital qui se poursuivit avec un Nocturne de Jean Sibélius, les très belles Quatre courtes pièces pour violon et piano de Frank Bridges, puis une sonate pour violon seul en ré mineur d’Eugène Ysaye que le violoniste Bosom Mo aura remarquablement exécutée en forme de ballade, Pour clore ce programme d’environ 70 minutes de musique, ce fut l’admirable Sonate pour violon et piano en la majeur de César Franck dont les quatre mouvements nous emportent vers de vives émotions enthousiastes en passant par les réflexions intériorisées d’une musique de chambre française que seul Gabriel Fauré parvint par la suite à égaler.

Il faut remercier le directeur général François Bédard du Festival de Lanaudière venu débonnairement présenter au public le directeur artistique du festival, Gregory Charles. Celui-ci parla avec humour de l’importance de la musique classique devant les quarante personnes qui s’étaient déplacées pour entendre ces vrais interprètes prodigieux de la «grande musique» comme on l’appelle dans ce coin-là de notre pays d’hockeyeurs. Quiconque a eu la bonne idée d’offrir à ce duo de musiciens la possibilité de se produire à Saint-Sulpice mérite une accolade chaleureuse. Que peut-on faire de plus pour que la musique classique soit aimée et jouée par la jeunesse, valorisée d’un jeu quand la jeune génération n’est galvanisée trop souvent que par les seuls sports? Que faut-il de plus pour que la musique soit enfin comprise à sa juste et très grande valeur de métamorphose des individus l’écoutant ou la pratiquant ? Serait-ce racheter une station de radio classique et la tirer de l’embarras financier et mercantile du monde culturel moderne subissant la concurrence de la toile et de l’ère électronique comme l’a fait vaillamment Gregory Charles? Certainement, si, en somme, on refuse de s’interroger sur le rôle catalyseur que pourraient tenir les écoles primaires et secondaires du pays, contraintes par l’imbécile réforme pédagogique démagogue actuellement à la mode, soucieuse aussi à ne pas faire valoir la musique classique. Persévérer à présenter des récitals en milieu rural est une excellente idée afin de favoriser de leur présence plus de gens qu’il y en avait, hélas, vendredi soir, mais surtout souligner par un engagement et un encouragement le passage de tels talents musicaux dans une région située tout juste au pourtour de Joliette et de Montréal.

À l’âge actuel de dix-neuf ans, l’exceptionnel poète du piano classique, Toni Yang se retrouvait bon accompagnateur mais il est avant tout sublime interprète des oeuvres pour piano seul ou avec orchestre. Ce merveilleux jeune homme se retrouve sans agent d’artiste ( nous ne sommes pas à l’époque où un Walter Homburger pouvait s’occuper de la carrière d’un Louis Lortie, enfant prodige ce qui était dans ce cas encore plus rare) et sans grand engagement professionnel ce qui est inadmissible vu la haute valeur de sa musicalité et son cinquième prix au prestigieux concours Chopin alors que ce jeune Canadien n’avait que 15 ans et les autres concurrents plus de 28 ans en moyenne. L’extrême sensibilité et l’agilité de la dextérité du jeune homme avec qui j’ai pu longuement converser après le concert, se sont pourtant aussi fait valoir au dernier concours Van Cliburn de Fort Worth au Texas où un autre pianiste phénoménal, Leonardo Pierdomenico, distingué lui aussi d’un prix du jury, ne se retrouve pas non plus sur les listes des artistes invités à se produire avec les grands ensembles. J’ai suivi intégralement le Chopin et le Van Cliburn en toutes leurs phases et ces gamins touchant à peine à la vingtaine eh bien ce sont déjà là de très grands artistes de la taille de Géza Anda, Tamas Vasary ou Maurizio Pollini tant sur le plan technique qu’artistique. Je m’étonne qu’on semble faire croire qu’ils doivent encore faire le circuit tautologique d’additionnels concours internationaux de musique. C’est tellement disgracieux de noter que les mêmes solistes, année après année, sont invités par nos ensembles symphoniques quand les deux plus grands concours (ceux que je viens de nommer) ont déjà distingué et mis Toni Yang en évidence comme un vrai talent. Lenordo Pierdomenico aussi est un géant de l’interprétation en tout cas bien plus grand que Kenneth Broberg qui s’amènera en août à la virée classique de l’OSM. Peut-être un jour Toni Yang sera un de ceux qu’on se donnera la peine d’écouter entièrement.

Le violoniste Boson Mo était, quant à lui, du dernier concours de Montréal lorsqu’il fut consacré au violon et j’avais un vif souvenir de l’avoir nettement remarqué. Je ne peux donc que me réjouir qu’on leur ait fait au festival de Lanaudière une place comme duo d’artistes. Je salue cette personne pour son discernement. Leur interprétation des oeuvres au programme fut éblouissante de fraîcheur et de netteté, d’entrain, de jovialité, d’émotion déchirante aussi lorsque la musique le commandait. Comme j’avais en tête l’incomparable version Svjatoslav Richter- David Oistrakh de la sonate de Franck, je me suis enquis auprès de Boson Mo si c’était la version qui l’avait le plus fasciné et marqué comme violoniste et il m’a assuré de la coïncidence en fin de soirée. J’aurais aimé pouvoir acheter la version du disque de Toni Yang (étiquette bleue de l’Institut Chopin) de ses prestations au concours Chopin, dont j’ai un impérissable souvenir, hélas il n’y en avait pas. Il y a peut-être espoir qu’un jeune garçon de quatorze ans, vendredi soir, à Saint-Sulpice, ait été présent ou une jeune fille invitée à ce grand récital de musique soit saisi(e) d’un coup de foudre et qu’en plus du sport (soccer, baseball, basketball, hockey) qu’il ou elle doive pratiquer pour devenir vraiment riche dans ce monde des salaires faramineux pour des jeux de rondelles ou de ballons, que ce jeune garçon ou telle autre jeune fillette ait découvert dans ces sonorités classique la motivation d’apprendre d’un instrument, de se cultiver l’âme et l’esprit par l’exploration de cet univers merveilleux et dispensateur de la plus grande richesse assouvissant l’âme humaine…qu’est la musique. Il faut poursuivre la diffusion de la musique aussi complexe qu’en soit son langage à prime abord.

 

Photo: Boson Mo

lanaudiere.org

 

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