Violons du Roy, La Chapelle de Québec sous Bernard Labadie: Encore une fois, la splendeur de la Messe en si mineur de Bach rehaussée à son zénith

Au sortir du concert du 11 mai dernier, au Temple musical de la Maison Symphonique de Montréal remplie à son comble, tous les mélomanes se disaient intérieurement qu’on ne pouvait atteindre un plus haut niveau de résurrection du splendide ouvrage d’assemblage de chefs-d’oeuvre d’invention musicale (en ses sections amalgamées) que constitue la grande Messe en si mineur de Jean-Sébastien Bach (1685-1750).

Les choristes de La Chapelle de Québec qui se transportent courtoisement de la Vieille Capitale jusqu’à nous, accompagnés par le superbe ensemble des Violons du Roy sous leur minutieux chef Bernard Labadie, tous ces artistes étaient assistés de quatre belles voix solistes dont je nommerai tout d’abord les plus sublimes en celles du contre-ténor Iestyn Davies, puis du ténor Robin Tritschler, ensuite ajoutons-y les belles contributions de Lydia Teuscher, soprano et du baryton-basse Matthew Brook.

Tant de justes ou profondes choses sont racontées aux belles notes de programme du concert sous la plume de Pierre Grondines qu’il faut pousser encore plus loin et surenchérir de détails pertinents à propos d’une messe qui n’est pas vraiment une messe (vu sa longueur bien trop étendue pour une célébration eucharistique soit une heure cinquante minutes  et ses moments de solos ou duos époustouflants). Enfin, ajoutons une autre bizarrerie, soit qu’elle est très peu écrite en si mineur ! En effet, jadis, on y comptait 26 sections (celle de samedi soir en comptait ses 27)  dont huit étaient en effet en si mineur et dix-huit plutôt en ré majeur.  Nous avions eu droit, le 4 décembre dernier avec les acteurs autour de l’OSM dans le cadre festif du Festival Bach, à une version en 27 sections mais cela n’en fait pas, quelque sublime qu’elle soit, une oeuvre composée d’un souffle qui soit unitaire. Mais avec l’Offrande musicale ou L’Art de la Fugue, il faut seulement se convaincre qu’elle est tout à fait le vrai sommet de la vie créative d’un homme célébré en Allemagne.

En réalité, le fait musicologique avéré, c’est qu’en 1747 Jean-Sébastien Bach était rendu à toutes fins pratiques aveugle, à deux ans de sa mort au sein d’un pays qui ne l’a vraiment jamais oublié, un autre mythe à déboulonner. Comme le dit si bien Roland de Candé dans sa biographie sur Bach (Seuil, Paris 1984, 491 pages), «hors d’Allemagne, en 1750, il est peu connu, ou même tout à fait inconnu dans certains pays. Il ne peut donc pas y être oublié.¨  Dès sa mort, les hommages se multiplient et ses oeuvres persistent à être étudiées (par Beethoven en son Clavier bien tempéré et auparavant de très belles oeuvres sont entendues par le jeune Mozart à Londres et Vienne donc un Mozart  parle de son éblouissement- voyez sa Correspondance dont nous avons abondamment parlé dans nos pages.)

Ainsi, composer une telle prodigieuse Messe en ces proportions connues aujourd’hui, pauvre Bach, l’aurait assassiné ou achevé en 1747. Il y a opéré, répétons-le, un assemblage ou un collage ingénieux des plus belles merveilles (Kyrie, Gloria, Sanctus, Agnus Dei etc) qu’il avait déjà composées ou produites depuis 1724 au sein d’autres chefs-d’oeuvres vocaux parmi ses mille cent oeuvres parvenues jusqu’à nous puisque beaucoup disparurent ou furent négligemment perdues . Cette collation ne créera pas en cette magistrale Messe un effet disparate, bien loin de là: mais c’est un prisme vocal et orchestral ou encore c’est un chef-d’oeuvre qui surprend encore par ses effets identiques ou constants sur le public magnétisé par le génie architectural de Bach.

Écoutons sa seconde femme Anna Magdalena qui a enfanté quinze (15) de ses enfants sur un espace de moins de vingt ans entre 1723 et 1742 lorsqu’elle parle spécifiquement de la Messe en si mineur de son regretté et génial époux: «Les mots ne peuvent dire ce qu’exprime la musique. Sébastien ne les méprisait cependant pas, au contraire, il était très sensible à ceux qui évoquaient de grandes et belles choses. Certaines phrases des Écritures, certains vers d’hymnes tiraient des profondeurs de son coeur la musique qu’ils lui inspiraient. Souvent, à la maison, les enfants et moi. nous chantions pour notre plaisir des fragments de ses oeuvres. Lorsqu’il rentrait, s’asséyait et nous écoutait, la tête penchée et les yeux fermés, je me demandais souvent ce qu’il pensait et comment il jugeait la musique qu’il avait composée.

Pour nous, elle était parfaite; quant à lui, certaines paroles qu’il lui arriva de prononcer me firent penser qu’il n’en était pas entièrement satisfait; c’est pourquoi il consacra tant de temps, les dernières années de sa vie, à revoir les oeuvres qu’il estimait.» Ce sont donc les fruits de cette révision de son catalogue créatif et sa sélection des oeuvres les plus estimées en leurs fragments qui permettent la constitution de cette Messe dite en si mineur, musicalement magistrale, dès ses prémisses. Le Kyrie Eleison du tout début de son entrée en matière produit toujours, samedi soir c’était évident, le même effet survoltant qu’à l’époque de la rédaction de la Petite Chronique d’Anna Magdalena rédigée un an après la mort du mari-compositeur! C’est un petit livre de 249 pages rempli de l’amour d’une épouse elle aussi musicienne (Anna Magdalena Wilcke 1701-1760 avait une voix de soprano fort bien travaillée).

Anna Magdalena admet n’avoir pas entendu toute la messe de son vivant et, fort occupée par l’enfantement constant, elle n’a pas, sans doute, reconnu la collation des oeuvres écrites naguère mais voici ce qu’elle dit:  «je n’ai malheureusement assisté qu’à une audition partielle de la Messe, je me suis sentie noyée, comme si l’océan m’avait engloutie, Le choeur d’ouverture de la Messe, le grand cri du Kyrie Eleison suivi du silence des voix pendant que les instruments jouent la plus belle des musiques, m’a toujours paru au-delà de toute expression. Ceux qui n’ont pas entendu la Messe et les Passions ne peuvent s’en faire une idée» (Petite Chronique d’Anna Magdalena Back-Wilcke, Éditions Corréa, Paris pages 213 et 219).

Ce que cette illustre épouse musicienne en dit a été vérifié, revécu, en entier, à chaque moment de cette longue transubstantiation musicale du 11 mai. Toute en splendeur, cette interprétation de la Messe en si mineur restera gravée dans nos mémoires: parce qu’elle possèdait cette technique vocale propre à ce répertoire des arias consacrés au soprano, Lydia Teuscher y a éclipsé le rendement du 4 décembre dernier de Yeree Sue (remplaçant Hélène Guillemette); ensuite la tessiture et la voix du contre-ténor Iestyn Davies dépassaient l’interprétation de Marie-Nicole Lemieux de ces mêmes arias et, bien sûr, il en va de même des duos de ces voix. Ensuite le Domine Deus du soprano Teuscher avec le ténor éblouissant Robin Tristschler fut renversant. Tristchler est au moins l’égal de Julian Prégardien entendu en  cela en décembre dernier… peut-être plus percutant encore.

Irréprochable en tout, nous sommes choyés d’avoir une telle direction à la tête de ces ensembles et qui sait choisir les artisans pour parfaitement rendre l’oeuvre promise.

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