La beauté tragique est un culte quasi absolu de la haute culture tant littéraire, théâtrale qu’opératique. C’est une tradition conférant un cachet garanti et rendant iconoclaste tout réformiste préconisant le bonheur éternel banal plutôt que le souffrant malheur habituel.
Notons que le public montréalais (qui aime à peu près tout d’une automatique ovation debout) en sera toujours un qui favorisera plus l’audace de pure bravade que toute perpétuelle tradition attristante.
Orchestre, choeur, danseurs
On a assisté à une prestation musicale exceptionnelle: tant des membres de l’Orchestre Métropolitain sous la direction de Paolo Arrivabeni que de tous les solistes des rôles principaux.
Je souligne le soin apporté aux chorégraphies, même le changement catégorique du lieu originel par les décors et costumes d’une affabulation reportée quasiment à l’atmosphère très datée de la révolution culturelle maoïste, tout ceci aura manifestement enchanté le public montréalais.
Depuis les opéras de Dallas et de Washington
Même si on ressent la révision à l’américaine de cet opéra — certes parmi les plus exigeants vocalement — comme audacieuse, on entre d’emblée dans l’expérience drolatique, rénovante de cette haute performance.
Le savoir-faire du pays de Broadway et d’Hollywood déborde d’originalité incontestable en toute fin de troisième acte avec l’ajout, au goût de l’heure, d’une fin un peu plus qu’heureuse : une fin quasi prophétique et salvatrice qui transfigure le personnage central de l’opéra et casse toute sa psychologie.
C’est le miracle. En effet, beaucoup des nouvelles directions et équipes de création tout partout tels les metteurs en scène, compositeurs accrédités, chorégraphes tous corrigent, amendent, modifient, rafistolent, amputent, censurent même et réorientent les dénouements de tous les classiques.
Cela se passe même au ballet ou au théâtre et donc pourquoi pas à tout sacro-saint opéra?
Des voix remarquables
Je n’ai de référence à ma mince collection de seulement 200 opéras (parmi les milliers qui existent) que de deux versions préférées de Turandot qui posent un peu mes standards de rendement vocal ou disons mes timides goûts ainsi conditionnés : la version avec Birgit Nilsson, Franco Corelli, Renata Scotto, Bonaldo Giaiotti, orch. de Rome sous Molinari-Pradelli (1965) et la version d’Eva Marton, José Carreras, Katia Ricciarelli, John Paul Bogart orch. de Vienne sous Lorin Maazel (1983).

Orchestre et choeurs radieux
L’Orchestre Métropolitain et les sensationnelles voix choisies pour constituer le Choeur de l’Opéra de Montréal éblouissent sans relâche, considérant même ces deux dissemblables versions à fin tragique mais chez nous, en 2026, de transfiguration heureuse.
Solistes à la hauteur
Soulignons les prestations sublimes : au rôle d’une éprouvée mais solide Turandot campée par Maida Hundeling auprès de qui se conjugue la projection impeccable du fabuleux Andrea Shin en Calaf, héroïque artisan d’un air inoubliable, le Nessum dorma.
Ces deux étoiles de la distribution trouvent une excellente Liù en notre Joyce El-Khoury toujours si éloquente et choyée parmi nous. Timur incarné par Raymond Aceto remplit la commande.
Enfin, on sourit un peu au fait burlesque qu’on débaptise Ping, Pang et Pong pour les renommer chancelier, intendant et cuisinier.
À jamais fini le malheur
La musique et les airs d’ajouts pour chasser le malheur associé à toute inopportune beauté tragique feront quand même réfléchir pour qui le sacré reste le sacré.
Qu’on ne s’y trompe pas (aucun inconvenant jeu de mots malpropre ici). Nos uniques voisins souvent blondasses des États-Unis réforment, évidemment, sans vergogne, de nos jours, le monde entier à avaliser la fabrique de leurs nouvelles visions des faits toujours heureuses quoique presque chaque fois invraisemblables, mais qu’importe, passons.
Je souligne qu’en guise de conclusion et de dernière section d’opéra, je répète, en fonction d’acte final, les ajouts musicaux actuels à la musique de Puccini ne sont pas de si horripilants pastiches au point d’en tomber malade ou de les décrier insupportables. Ils font un peu plus de 20 minutes.
Une réserve de ma part : le sacrifice de la part de Turandot de son panache, ce caractère dont elle est viscéralement pétrie pour une odelette finale risque, pour de rares esprits rigoureux qu’on appelait autrefois des perruques, de ne pas faire sérieux. C’est tout, mais défendable.

Alarme rouge cependant…
Ce qui alerte cependant, c’est que toute correction d’affabulation probable deviendra permise désormais et surtout si l’oeuvre est incomplète ou inachevée.
Si cette actuelle production spectaculaire fort réussie de Turandot fait époque et vire au succès de scandale à l’échelle mondiale, c’est forcément l’annonce d’un nouvel âge et une fondatrice mode à venir de réécriture.
Farfelu?
Que dirait-on du beau Prince au passage du sous-bois dormant où gît pour cent ans sa Belle qui l’attend assoupie (je parle bien de celle du fameux conte) toute jolie dulcinée inscrite au déroulement, mais voyant également un peu plus loin un autre fort foli endormi tout près, que dirait-on si ce Prince libérateur la laissait de côté, tant pis pour elle, pour agir sur sa nouvelle subite préférence, bouleversant toute sa séculaire psychologie, afin de réveiller plutôt ce damoiseau irrésistible allongé là pour faire un bref somme sur la verdoyante mousse d’une forêt aventureuse?
Pourquoi pas?
Pour finir en beauté, une fois le baiser princier à pleine bouche offert à l’élu nouveau, que dira-t-on si le Prince proposait à l’ainsi réveillé, le mariage et l’adoption voire même une indolore transition?
Ne serait-ce pas l’originalité du moindre révolutionnaire parmi tous les possibles baisers volés? Tant pis, dans ce cas, pour Charles Perrault.
On pourrait peut-être ainsi, désormais, de pur fantastique, tout réinventer du déroulement et du dénouement! Du tragique au burlesque, il n’y aurait toujours, à vive allure, que la maladresse d’un pas exagéré.
Mais à l’avantage de ce Turandot, cet opéra de Puccini restait inachevé et donc on peut tout à fait prendre cette liberté de le compléter au vraisemblable actuel que la culture dominante sait nous dicter, avec notre implacable logique obéAndrea Shinissante à l’ère américaine.
INTERPRÉTATION
Turandot Maida Hundeling
Calaf
Liù Joyce El-Khoury
Timur Raymond Aceto
PingNathan Keoughan
Pang Rocco Rupolo
Pong Angelo Moretti
Altoum Richard Margison
Mandarin Colin Mackey
ARTISTES
Direction musicale Paolo Arrivabeni
Mise en scène Francesca Zambello
Scénographie Wilson Chin
Éclairages Amith Chandrashaker
Costumes Linda Cho
Vidéo S. Katy Tucker
Chorégraphies Jessica Lang, Kanji Segawa
Chœur Chœur de l’Opéra de Montréal
Orchestre Orchestre Métropolitain
PRODUCTION
Production / Diffusion
Opéra de Montréal
Coproduction
Washington National Opera, Dallas Opera
Montréal Coproduction Washington National Opera, Dallas Opera
Crédit photo: Vivien Gaumand
![Vue de l’œuvre de Chiharu Shiota Accumulation—Searching for the Destination [Accumulation – en quête de la destination] (2014/2026), dans l’exposition Chiharu Shiota : Les frémissements de l’âme au Musée des beaux-arts de Montréal. Collection de l’artiste. © Chiharu Shiota / VG Bild-Kunst, Bonn / CARCC Ottawa 2026. Photo MBAM, Julie Ciot](https://lesartsze.com/wp-content/uploads/2026/09/Shiota_comm-_DSF9895c_JC-MOD-360x180.jpg)





























































