L
e Cyrano que nous présente le Rideau Vert est un grand Banquet d’amour pur, idéalisé, chanté de versifications au fil d’un ferme combat d’inviolable intégrité inaltérable. Ce rapide clin d’œil vers Platon est tout usité, et vous saisirez bientôt pourquoi.
Au-delà du rôle convoité lui permettant de camper le caractère marginal inspiré — peut-être la plus sublime figure caricaturale de tout le théâtre français — le choyé Benoît McGinnis ne défend pas seulement son amour du théâtre, ni le seul juste hurlement de l’indigné face au superficiel monde dupé ou drogué au factice des convenances : son Cyrano actuel incarne son triomphe personnel en notre jungle.
Le voilà à la tête du Rideau Vert comme jadis Jean-Baptiste Poquelin chef de son Illustre Théâtre.
Décors minimaux
On ira subito presto, sans faute, voir cette pièce inégalée réduite de 2570 à vers (je dirais) près de mille deux cents des plus porteurs de sens, afin d’y savourer l’essence de son richissime texte d’âme emportée!
Et si les décors ne sont qu’esquissés, on ira tout autant pour les délicieuses pointes d’esprit et le report lénifiant à un temps plus que précieux : l’époque ressuscitée où notre langue avait atteint sa plus solennelle splendeur.

Quand on n’a que l’amour
Cyrano entreprend une action d’amour pur sur la radieuse Roxane (une dite cousine) et cette cour — empêchée d’un nez — se concrétise en nous projetant au début du Grand XVIIe siècle.
La pièce est donc repeinte des teintes nostalgiques, en 1897, sous la charmante affabulation amoureuse imaginée par Edmond Rostand qui, par deux fois, avait pu bénéficier de la grande Sarah Bernhardt lors de ses Premières (quoique pas cette fois… le 28 décembre de cette année-là). Un grand auteur a toujours une haute figure en tête…
Pourquoi des alexandrins?
J’adore apercevoir souffrir un tantinet, du coin de l’œil (lorgnant en douce tous mes aimables voisins) mes chers confrères spectateurs québécois s’ajuster à entendre leur si belle langue élégamment articulée. C’est la seule joie de littéraire qui me reste. On monte le niveau au sommet, suivez!
Art classique, grands apparats et bienséance, nos colons du Canada parlaient bel et bien cette langue de joie et de nuances et tous les rigoureux historiens de notre pays en font état.
L’alexandrin (12 pieds ou syllabes) est au cœur de la glorieuse linguistique impériale française : je l’entends pour sa beauté de concision, si ce n’est plutôt le musicien dissimulé en moi qui y décèlera l’animation des rythmes ternaires (4-4-4) ou binaires (6-6) ou de quatre triples temps dansés (3-3-3-3 ou 12/8).
Mieux encore pour la thématique primordiale de l’époque : l’art s’emporte en tempérament tout amoureux d’esprit évadé dans la Lune quoique le corps sur Terre, car toute la Grandeur de ce Siècle ne fut confite que par amours subtiles, déguisées ou masquées.

Musique d’amour!
La musicalité immanente à notre langue oxytonique prend partout envol (accent de phonation musicale des mots avec accentuation de la dernière syllabe) : le lexique recherché demeure certes en volonté d’équivoque, mais c’est que le cœur humain y triomphait du début jusqu’à la fin! Le cœur humain s’amuse d’insaisissable.
Chez un poète, le sentiment est partout, mais il se dissimule. Par-dessus tout, je chéris l’époque parce que le cœur y subissait moins d’avanies que de se voir rétrogradé en deçà de la machine comme on s’y est de nos jours piteusement habitué.
Aphorismes et sentences
En rêvant et sublimant sans relâche, le personnage vénérable de Cyrano volubilise une langue d’oiseau rare : il refuse fermement toute compromission d’entièreté, il clame sa superbe, ne transige sur aucune de ses valeurs!
Son âme de transcendant poète qui sait s’imager, se contente — puisque atteint de dite-laideur — de l’occasion futée d’emprunter le corps de son double idéal, parfaitement joli, soit le fort beau Christian qu’on nous donne nous aussi à contempler (l’harmonieux Justin Simon).
Visage de torture
La beauté de ce visage faisant frémir l’âme de la rare femme, Cyrano offrira la grâce de son trésor d’emportements séduisants via ce Christian qui n’a guère d’intelligence à se composer des mots ou des images.
Un si beau visage qui ne se figure rien? On en rit cruellement.
Peut-on feindre de prendre impact de corps en épousant une autre âme? Qui pourra s’y méprendre?
Corps mortel, âme immortelle
Beauté mâle (Christian) et âme de lyre mélodieuse en délire (Cyrano) : en pas de deux! Le ballet des corps remplacés et des visages plus ou moins séduisants en ce Cyrano de Bergerac verra l’esprit du grand poète sur qui on lève le nez… triompher des apparences de Christian.
Mais qu’est-ce que le lyrisme en un poétique amour idéalisé?
Ces quelques vers suffisent à résumer l’émoi :
Vous souvient-il du soir où Christian vous parla
Sous le balcon? Eh bien! Toute ma vie est là :
Pendant que je restais en bas, dans l’ombre noire,
D’autres montaient cueillir le baiser de la gloire!
C’est justice, et j’approuve au seuil de mon tombeau :
Molière a du génie et Christian était beau!

Exquise conquise : Roxane
N’étant ni Madeleine ni Armande Béjart, la Roxane québécoise du Rideau Vert est la mûre et succulente Charlotte Aubin : une juste admirable beauté de tendre sensualité, un port de tête élégant, une harmonieuse gestuelle, une diction absolument perfectionnée à la scansion solennelle du Grand Siècle.
Néanmoins c’est la charmante dupée de toute la pièce, une confusion durable longtemps grâce à des apparences bien composées.
Je jubilais en cette divertissante pièce édifiante du rappel de l’existence des lettres d’amour postées ou livrées sur du si beau papier timbré de figures ou cacheté (comme les milliers de celles que j’ai moi-même, un peu partout, envoyées)! J’en ai gardé les réponses!
Quel bonheur pour le spectateur que cette adroite distribution! On ne recevra plus jamais, hélas, des lettres aussi pénétrantes! Et mourir d’amour, c’est un beau loisir, ça m’est cent fois arrivé!
La pointe
La totalité des scènes 5 et 6 de l’Acte V offrent des pointes d’esprit révélant la totalité de la psychologie du personnage central et aussi celle de la touchante Roxane. La dernière scène tendre la glorifiera tout autant que le sera le finalement très très beau sacrifié!
Cependant, la secousse sismique de l’amour vécu, sublimé, entretenu de leurres et de peurs de ne pas être vraiment aimé, sinon que par feinte adresse, cela seul vaut la peine d’une attentive écoute du cœur humain… terrassé.
D’après Edmond Rostand
Adaptation et mise en scène René Richard Cyr
Interprétation
Charlotte Aubin, Roxane,
Benoît McGinnis, Cyrano,
Justin Simon, Christian,
Alexis Martin, le Comte de Guiche
Mathis Ducas, Montfleury,
Et Madani Tall, Victor Andres Trelles Turgeon, Ismaïl Zourhlal
Mireille Naggar, Zoé Ntumba.
Cyrano
Du 23 sept. au 18 oct. 2026
Supplémentaires jusqu’au 25 octobre 2026
En rappel du 18 au 28 août 2027
Photos : Danny Taillon
![Vue de l’œuvre de Chiharu Shiota Accumulation—Searching for the Destination [Accumulation – en quête de la destination] (2014/2026), dans l’exposition Chiharu Shiota : Les frémissements de l’âme au Musée des beaux-arts de Montréal. Collection de l’artiste. © Chiharu Shiota / VG Bild-Kunst, Bonn / CARCC Ottawa 2026. Photo MBAM, Julie Ciot](https://lesartsze.com/wp-content/uploads/2026/09/Shiota_comm-_DSF9895c_JC-MOD-360x180.jpg)





























































