La volonté de mettre en ordre l’inexprimable (dixit Jean Vilar en préface de La Formation de l’acteur de Constantin Stanislavski) trouverait dans la pièce tripartite intitulée L’Orestie revue par Alice Ronfard et présentée au TNM une très valeureuse expédition où on aura mis le paquet à l’entreprise d’expliquer un quelconque sens à notre sanguinaire comportement séculaire.
Vaste distribution d’étoiles
La distribution spectaculaire en soi comprend près de trente-et-un de nos meilleurs acteurs et actrices d’ici sur scène. En effet, ce déploiement impressionne d’emblée.
Mais comme Sisyphe et son rocher, c’est un éternel recommencement de justificatifs et, à la fin, une impasse que de tenter de justifier, jusqu’à la dérision du délire humain, les actions de l’infâme famille des Atrides servant d’exemple à la pure démence de notre supposée gouvernance humaine.
L’autre famille sanguinaire, disons un tantinet par méprise d’équivoques psychanalysées à merci, donc plus fascinante peut-être, celle de la Maison Royale de Thèbes (Jocaste et Oedipe) se retrouve aussi souvent un thème ré-exposé à la ressouvenance du théâtre d’ici.
Longue exposition
La grande pièce d’Alice Ronfard de plus de trois heures trente s’emboite avec deux trop brefs entractes — pour se dégourdir minimalement et reprendre un peu contenance intellectuelle.
Elle commence par un initial volet de rappel légendaire (1. Agamemnon) de soixante-dix minutes de l’histoire meurtrière (par rituel, de convenances et dit patriotisme) des Atrides.
On ne narre alors, disertement, sous la version d’Eschyle, que les circonstances de l’infanticide (d’Iphigénie), mais aussi l’enlèvement d’Hélène de Sparte, la guerre civile des Hellènes (Iliade), le génocide commis sur les Troyens, le retour à Argos et la révolte adultérine de Clytemnestre jouée par Violette Chauveau qui prend cet amant tyrannique assoiffé de pouvoir appelé Égisthe (joué par Samuel Côté).
Puis on prévoit en paroles le retour d’Oreste encore fort jeune — joué éloquemment par le fils de la metteuse en scène, Jules Ronfard, poussé à la préméditation du meurtre par l’opératique Électre — jouée par Évelyne Rompré (on reconnait les couleurs de son personnage similaires à celles de l’opéra de Richard Strauss poussée ici à bout d’exaspération).
Pylade joué par Mehdi Boumalki brille toujours d’insignifiance par son silence d’amant indicible de très beau cousin, le restant, en se taisant.

Et c’est pas fini
La mise en scène discursive d’Alice Ronfard poursuivra ses élucidations historiques au second volet avec l’incontournable régicide à venir soit le roi Agamemnon joué par Guillaume Champoux massacré par Clytemnestre (y compris l’élimination de la trop lucide Cassandre jouée par Rachel Graton) qui conduira au matricide (soit la reine Clytemnestre qu’on attendra de voir liquidée par son fils Oreste et l’assassinat vindicatif ultérieur par ce célèbre héros de son cousin éloigné — Égisthe, devenu l’amant de la reine).
Égisthe restait surtout le plus jeune fils de l’éprouvé Thyeste qu’Atrée, pourtant son frère jumeau, avait su duper lors d’un banquet à la Tantale… où le cannibalisme se dissimula en festin.
Sang par-dessus sang
Tout au long de la triple pièce, un langage recherché poursuit son audacieuse remontée factuelle.
On nous offre ainsi, au total, deux heures de révision de l’arbre généalogique répugnant de la perfide famille jusqu’aux pères ancestraux d’Agamemnon.
Tout ce texte dit théâtral majoritairement narré, accompagné d’un agrégat de musique fragmentaire occasionnelle étalait l’injustifiable mythologie ressuscitée de nos jours avant le troisième volet : ce sera l’intervention fondamentale, extrêmement complexe, des supposés rationnels dieux grecs impliqués soit au premier chef Apollon, puis aussi la déesse de la Justice Athéna ayant pris part aux atrocités (on omettra le rôle de Zeus et d’Artémis).
Remontée persévérante
On ambitionnera au sein de l’agrégat de parenthèses (2- Les Choéphores) encore d’autres exactitudes instructives car on remontera à l’histoire de Chronos, d’Ouranos et de Gaïa soit la théogonie originelle de la représentation grecque des sources du Bien et du Mal car du sang d’Ouranos castré par son fils Chronos sont nées les Érinyes ces créatures de la vengeance qui hurlent sans relâche durant toute la pièce.
Avouons que les circonstances de ces hécatombes forment un brillant cours magistral pour se dérougir de la honte de tout ça! Avec les Atrides, l’occasion de s’instruire de force est résolument idéale.
Tribunal parodique
L’éprouvante affabulation narrativisée, archi complexe même si génialement louangée de poésies abstruses déclamées par de brillants et éloquents acteurs, même ce tour-de-force pourra devenir défiant à cette silencieuse majorité juvénile.
Même venue des écoles de théâtre, c’est une jeunesse aux méninges sur-sollicitées d’histoires rocambolesques parfumées de sanguinaires réalités concrètes, hélas encore quotidiennes. Elle était de l’assistance de la Première et en sera quitte comme tous pour un parcours final au tribunal.
Costumes érectiles
Après autant de meurtres, au troisième volet d’Eschyle intitulé Les Euménides, nous sommes forcément catapultés au laborieux tribunal des dieux où se jouent les rôles d’évitement de toute responsabilité et de toute sentence.
Agissant comme acte ultime, on retrouve Oreste, vieilli soudainement, joué par un repentant Francis Ducharme radieux à la chevelure christique.
Les costumes jusqu’alors discutables et hideusement monochromes prennent un tour de travestissement burlesque avec l’accoutrement d’Apollon joué par le truculent Alex Bergeron (il reste tout de même le dieu de la Sagesse, de la Lumière, de la poésie, de la musique et de la clarté mentale!).
Cette esthétique de dérision déride momentanément pour son impertinent phallus à la Priape — volontairement à peine dissimulé en dorures gonflées — certes tous les dieux grecs avaient des favoris et des favorites — quoique la sexualité n’est pas un attribut d’Apollon — il n’est pas Dionysos non plus.
Relativisons quand même nos surprises : nos vertueux ancêtres colons se mariaient mineurs à 14 ans, rappelons-nous la réalité des berdaches d’autrefois, aussi celle de nos unions spontanées pour qui courait les bois, chez nous, avant d’insinuer d’inopérants chocs d’indécences.

Rires d’absurdités
On recourt donc, au dernier lever de rideau, aux moyens visuels faciles pour faire rire d’absurdités, quoiqu’un peu tard, alors que l’actualité de nos drames sanguinaires quotidiens insolubles, surtout en nos sinistres jours honteux, ceux d’un ensemble de tragédies où Gaza devrait avoir été, à chacune de nos troupes québécoises de théâtre, un sujet de pièce à la tonalité de Les Fées ont Soif.
Le rire jaune de l’injustice en tribunal sous la triomphale esquiveuse régnante, la puissante déesse Athéna (aussi jouée au final par Rachel Graton) en fin de pièce, prend des proportions loufoques.
La pièce, hélas, pavoise d’une improbable et anachronique fausse sapience. On verse dans l’impasse affligeante de tout sermon en cure.
Mystérieux tours narratifs
Il était une fois un grand théâtre qui reposait sur le dialogue entre personnages confrontés à des psychologies complexes (chez Arthur Miller en drames aussi burlesques de véracité chez les grands classiques français faisant autant rire que pleurer), mais un tour a été pris au théâtre québécois : la narration, qui, autrefois, n’avait pas pris le dessus absolu sur tous les moyens dialogiques exprimant les dilemmes.
Spécifions, tout de même que ce tour d’horizon grec est absolument instructif et édifiant de morale en trois heures et demi d’un patient théâtre ambitieux, courageux, intrépide.
Mais ne nous leurrons pas : les Euménides triomphant de sentencieuse bienveillance idéalisée recèlent sous leur masque de cette abondante furieuse violence menaçante: celle des rancœurs inconsolées des Érinyes.
Notre Terre a t-elle trop bu de sang pour jamais s’apaiser?
Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 21 octobre
L’Orestie d’Eschyle mise en scène d’Alice Ronfard
1- Agamemnon,
2- Les Choéphores,
3- Les Euménides
Photos : Yves Renaud
![Vue de l’œuvre de Chiharu Shiota Accumulation—Searching for the Destination [Accumulation – en quête de la destination] (2014/2026), dans l’exposition Chiharu Shiota : Les frémissements de l’âme au Musée des beaux-arts de Montréal. Collection de l’artiste. © Chiharu Shiota / VG Bild-Kunst, Bonn / CARCC Ottawa 2026. Photo MBAM, Julie Ciot](https://lesartsze.com/wp-content/uploads/2026/09/Shiota_comm-_DSF9895c_JC-MOD-360x180.jpg)





























































