Les superlatifs demeurent inopérants pour imager avec justesse le phénomène pianistique qu’incarne le pianiste Lucas Debargue depuis 2015 et pourtant il faut en user afin d’élucider la dimension de l’artiste.
Haute stature
Au programme du troisième récital de la cent trente-cinquième saison de l’aînée des séries de musique de chambre au pays, tout d’abord la majestueuse et colossale deuxième sonate de Rachmaninov offerte dans un climat foudroyant d’aisance technique et d’inspiration sereine.
Jamais le toucher de Debargue n’est percussif selon le coffre de sa puissance mesurée : le contrôle sonore est constant, les idées fusent de source authentique avec cette netteté, cette clarté française mais en vivacité absolument russe.
Le mouvement marqué Lento au coeur de l’oeuvre émeut le public qui reste magnétisé, absorbé par l’intensité de la présence de cet artiste. Tout chante en sensibilité de barde comme en un monde idéal avant le déluge maîtrisé de l’ultime mouvement.
Variations sur Summertime
J’ai raffolé de l’invention du pianiste français en cette oeuvre personnelle de haute virtuosité intitulée Vingt variations et finale en si majeur sur Summertime.
Si l’artiste compose avec alacrité en énonçant progressivement l’attachante mélodie archiconnue de Gershwin par degrés chromatiques, son opus offre une disposition de la matière qui reste un chant continûment audible d’agréables assonances et consonances lyriques.
Il s’agit de la douzième des études composées sur autant de chants du célèbre compositeur new-yorkais et celles-ci font l’essentiel du second disque de son double album paru récemment chez Sony Classical qu’on vendait à l’entracte.
Franck, Fauré, Debargue?
La vingtaine de variations à teneur d’études symphoniques pour quiconque reconnaît l’emballage de cette tournure fournissent à la main gauche l’alibi de remplacer la main droite à l’énonciation du sujet puis d’échanger brillamment le thème en passant réciproquement du grave à l’aigu.
On y trouve toutes les prouesses digitales, d’arpèges et d’octaves, d’intervalles étudiés mais surtout une fragrance d’esthétique à la Gabriel Fauré et même davantage d’originalité à la César Franck je dirais, à première audition. Cette oeuvre me semble d’une consanguinité partagée avec les plus grands inspirés du clavier!
Camisole de force explosée
Le monde musical classique regorge d’exigences de rigueur et de formalités cloisonnantes. Lucas Debargue veut créer et rayonner en pure liberté.
En ses créations et improvisations s’immisce une frénésie dialogique précédant ici une quasi marche funèbre, là une autre voix avançant au pas plus solennel de l’apparat militaire. Suivront plus tard au sein de l’oeuvre les procédés du canon et de la fugue apparaissant cependant sans insistance lancinante, puis, d’évanescence subite, ils cèdent leur place à de véritables déploiements d’études d’exécution transcendante.
Tableaux puis Improvisations
Les ressources du compositeur égalent aussi celles de l’improvisateur qui s’imposera rêveur à un des deux rappels après un entracte qui nous aura gratifiés du plat de résistance de ce récital fort goûté que sont les Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgsky.
Ce cheval de bataille époustouflant sous les doigts agiles et sensuels de Debargue verra sourdre et naître en dix tableaux les splendeurs de ses trilles fusant des registres aigus et graves pour revoir exondés un à un les thèmes tour à tour enlevants d’un défilé substantiel d’images.
L’oeuvre est dotée, certes, de cette promenade qui désaltère l’auditeur à plus de cinq reprises mais de tellement de mélodies et de fulgurances rythmées et variées en couleurs picturales, à chaque tableau, que l’imagination se soûle à chaque emportement.
Censure et pilori
On sait que Debargue reste une immense personnalité en Russie. Il en parle la langue, il y est né, musicalement parlant, au plus grand des concours musicaux suite à son quatrième prix sensationnellement mérité en 2015, tout comme jadis l’adorable George Li, lui aussi grandissime interprète.
Mais le drame de leur carrière à ces deux-là, menée chacun de leur côté de haute lutte stoïque seulement en Occident demeure: c’est de n’avoir pu récolter les lauriers de leur victoire en Russie elle-même où on les réclame, naturellement, comme les étoiles mondiales d’un vrai succès.
En dépit de leur juste célébrité, on a construit un mur politique pas du tout imaginaire, car on ne doit pas mettre les pieds de l’autre côté du nouveau mur, ce serait une suite de faux-pas. Et les jaloux rivaux fort nombreux par toutes agences jalouses de tel poulain-pianiste surprotégé veillent pour blâmer et faire esclandre. Jadis Richter, Gilels, Kogan ne pouvaient venir de notre côté, désormais, là c’est Debargue et Li dont on a su, de menaces, retenir les ailes à ne pas franchir l’Est.
Espérons que les grandes villes de notre pays à nous, moins renfermé sur ces prétextes tordus, continueront d’inviter et d’honorer de si grands talents à se produire pour notre reconnaissante délectation musicale et, qu’un jour, les tournées artistiques libres et libérées reprendront vigueur et droit de cité par-delà toute la Terre.
Programme Ladies Morning Musical Club
LUCAS DEBARGUE, pianiste, Salle Pollack, Université McGill.
RACHMANINOV Sonate pour piano no 2
(1873-1943) en si bémol mineur, op. 36(1913)
DEBARGUE 20 variations et finale
(1990- ) en si majeur sur Summertime
MOUSSORGSKI Tableaux d’une exposition (1874)
(1839-1881)

























![Vue de l’œuvre de Chiharu Shiota Accumulation—Searching for the Destination [Accumulation – en quête de la destination] (2014/2026), dans l’exposition Chiharu Shiota : Les frémissements de l’âme au Musée des beaux-arts de Montréal. Collection de l’artiste. © Chiharu Shiota / VG Bild-Kunst, Bonn / CARCC Ottawa 2026. Photo MBAM, Julie Ciot](https://lesartsze.com/wp-content/uploads/2026/09/Shiota_comm-_DSF9895c_JC-MOD-360x180.jpg)



















