On entre dans un roman de Monique Proulx à petits pas, sans bruit, en faisant attention de ne rien déranger. L’espace est habité ; l’inventaire des lieux, au bout des doigts. Deux femmes s’y rencontrent. L’une romancière, Margaret Myre, vient d’un monde inconnu — la ville, la littérature ; l’autre simple habitante, Flora, est rivée à son étroite géographie.
Monique Proulx retient de ce contraste les perceptions de Flora. Sa richesse ne compte ni biens, ni certitudes, ni idées. Villageoise du Mont-Venteux, elle économise ses mots et ses mouvements. Concentrée sur le principal, elle distille sa vie au compte-goutte, la substance élémentaire qui nourrit son capital vital.
Ces voisines n’ont en commun qu’une maison, un paysage et trente étés. Pas de dialogues consistants, mais un monologue intérieur persiste, ce sont les moqueries d’Évelyne, feue la soeur de Flora. Ce tourment de conscience pousse Flora vers cette Margaret qu’elle aime malgré son égoïsme de romancière à succès.
Le noyau de la vie ordinaire
Prenant les valeurs de la réussite à rebours, Proulx campe un microcosme fait de rendez-vous fidèles et de pertes communes. On vient, on passe. Entre les deux se compilent images, sensations et souvenirs. De quoi t’ennuies-tu, Éveline ? Gabrielle Roy résonne, dans un autre temps.
Je me suis mise à douter. Peut-on croire au charme désuet des outardes et des têtes de castor, des ours et des framboises piquant le décor ? Au folklore ? Un manuscrit inédit, perdu dans l’histoire, peut-il avoir de l’importance ? Peut-on refaire Gabrielle Roy, en douce, vraiment, « l’enchantement de la détresse » ?
Sur le rabat de la jaquette, une photo de l’écrivaine fige son sourire en coin. La demi-satisfaction de son sourire, un peu moqueur, l’esquive pure de Proulx m’entraine dans sa tendresse persistante, magnifique. Je saisis l’image juste de sa signature.
J’ai alors pensé à Nathalie Sarraute, qui a si bien écrit le surgissement de vie d’un personnage. Elle appelait cela « la sous-conversation », ces « pénombres de l’âme » aux « lignes pures, simples élégantes et légères qui caractérisent le style classique ». Avec ce « ton de simplicité badine qu’on peut adopter sur des choses graves », elle forgea une grande oeuvre.
Par son écriture, Monique Proulx rejoint cet air du Nouveau Roman, cette Sarraute si méticuleuse de la littérature. Avec Gabrielle Roy, elles bouclent l’éternel retour du simple. Ce qui est ici chuchoté, avec un humour fin, est l’admiration pour la Détresse et l’enchantement, qui nous revient comme un serpent de mer.
Des réponses sans cris ni panache
Lire donne des réponses. À l’évidence, Proulx inverse le bruit et la fureur, le trait aveuglant et la phrase qui fracasse. On s’attache à ce roman d’Arte povera. Sa force est dans sa ligne, dans l’euphémisme, décliné en deux temps que sépare une ellipse de trente ans. Les protagonistes vieillissent, le microscope s’est encore réduit, mais, sans changer de style ni de prudence, Flora maintient ce qui l’a toujours habitée.
L’art de Monique Proulx n’est pas un subterfuge. On plonge dans la candeur de Flora. On aurait du mal à voir ses femmes héroïsées par le cinéma. Le roman de Proulx se suffit à lui-même, quand bien même son titre, énigme en abime dans le roman, vient d’un écrivain classique oublié : François de Sales, il faut le rappeler, fut le directeur de conscience d’une femme dont il tira lui aussi la plus substantifique moelle.
« Il n’y a plus qu’un silence, il y a une sorte de trou dans la nuit qui vient peut-être d’aspirer Margaret, car Flora n’entend plus son souffle ni ne devine sa silhouette contre la chaise et elle se demande un instant avec angoisse si on peut disparaître à force d’obscurité ou de détresse. » L’équilibre est dans la question, plus vaste que l’ignorance. Et de ce secret équilibre, si bien veillé, le lecteur, la lectrice hésitera à s’évader.
Le bien ne fait pas de bruit, Montréal, Boréal, 2026, 265 pages.





























































