Quelle chance nous avons eue, nous Québécois, d’avoir l’opportunité de rencontrer l’Autre, le différent, l’Altérité absolue à travers les deux vagues principales d’immigration non-européenne soit celles venues d’Haïti et du Vietnam!
Enfant du millésime 1960, c’est bel et bien par joie spontanée que je me suis exclamé d’éloges en un Euréka inespéré en visionnant, au 42 ième festival cinématographique Vues d’Afrique, les deux documentaires Tricoté serré crépu (Joseph Hillel) et Louis Déjoie et son époque (Frantz Voltaire) présentés, mercredi 8 avril, à la Cinémathèque québécoise.
Pour connaître la programmation de Vue d’Afrique c’est ici!
Préambules à une visite de l’île?
Les deux films récapitulatifs nous montrent ce qu’émigrer au Québec pouvait signifier comme issue ou conséquence, en septembre 1957, année de la prise de pouvoir de François Duvalier.
Tout d’abord voyons la figure de Louis Déjoie que l’historien Frantz Voltaire perçoit aujourd’hui comme la chance d’émancipation démocratique ratée.
Le personnage survint comme l’absolue opportunité, mal saisie, de porter au pouvoir l’Homme Providentiel qui eût promis davantage que les presque 29 ans de dictature de la famille Duvalier ayant tout à fait saboté à jamais le pays aujourd’hui anéanti de son rêve d’accès éducatif et d’égalité des chances citoyennes.
Tricoté serré, crépu… et lucide!
Le second film et document remarquable de Joseph Hillel, projeté pour la première fois sur grand écran, m’a paru un instrument idéal d’une perception magnifiée de nous-mêmes: je parle de nous, spectateurs ou Québécois francophones de souche, comme société d’accueil. Là s’y trouvent nos qualités, notre ouverture, mais aussi nos travers devant l’apparente altérité.
Je m’y suis retrouvé dans mes réactions de gamin de 9 ans abouti par débâcle familiale de mon Saguenay natal dans une Montréal bien différente du pays des forêts de Shipshaw où je pêchais des truites saumonées au Petit bras aujourd’hui effondré d’un glissement de terrain célèbre.
Le film m’a imaginairement réincarné lorsqu’un jour, à cet âge déjà pubère, je traversai accourant d’un pas intrigué vers ce grand garçon différent à la peau noire jamais vue nulle part: j’allais lui demander son nom, son origine et surtout si je pouvais toucher ses cheveux crépus et sa peau si rares! Puis, je m’en fis un grand ami, rue Parthenais, au quartier Ahuntsic.
Une élite invitée parmi nous
Nous avons tous eu ici et là un quidam cultivé, un enseignant haitien durant les années soixante-dix de notre collège ou école secondaire, un médecin à part à la clinique médicale absolument talentueux et fascinant comme la docteure Yvette Bonny.
Au fil des années soixante jusqu’à maintenant nous avons tous découvert des humoristes fins comme Antony Kavanagh, des infirmières salvatrices comme Maryse Alcindor, enfin même des gars vraiment exclus, quoique sympathiques ou pleins de tendresse comme Maxime Aurélien inlassablement incarcéré pour des banalités de survie au quotidien.
Le documentaire nous les présente tous en leur touchante existence parmi nous.
Leur donner du travail
La solution de l’intégration se trouve tout simplement dans l’accueil sincère par lequel on donne du travail, indiquant plus qu’une simple occupation, soit une valorisation appréciée.
Ce n’est pas pour dire que cela soit la seule solution à toute la question haïtienne intra-muros ou extra-muros mais celle, ici, de l’emploi d’emblée offert pouvait permettre l’intégration et l’acceptation spontanées.
Le film nous gratifie donc d’une certaine reconnaissance de la première vague d’Haïtiens accueillie mais aussi nous accable du rejet des vagues subséquentes dont la toute dernière, semble t-il, aboutisse, en ce moment même, dans ses éléments les plus juvénils, au sein de nos prisons archi-bondées.
Le racisme et ses manifestations
Le premier documentaire met en vedette le fin analyste et historien érudit Frantz Voltaire: un tantinet amer du néant actuel de son île d’origine, on l’entend qui porte sévèrement un regard équilibré sur l’histoire politique haïtienne décourageante depuis Toussaint l’Ouverture et Dessalines.
Le documentaire de Hillel, quant à lui, présente poliment la situation des manifestations parfois humoristiques du racisme à réaction pigmentaire au Québec.
Il n’élabore pas sur les causes: il énumère assez tendrement la panoplie des étonnements de la société d’accueil.
L’authentique Révolution durable
Le plus beau trophée de ces deux visionnements, soit la prise de conscience de la durable contribution sociale ou politique (Dominique Anglade) s’incarne en cette phrase résumée vantant la Révolution tranquille du Québec : Une révolution c’est rendre accessible l’éducation supérieure, la santé pour tous et brandir une égalité des droits partout recherchée.
Le bilan actuel de ces films nous montre nos premiers Québécois d’origine haïtienne comme partie prenante de nos réalisations communes positives, en tout cas depuis cette immigration en ses toutes premières vagues.
Mon accord d’auditeur ému
Je me suis trouvé ému, édifié, rasséréné par ces deux films: je me suis retrouvé aussi étonné de la réaction du public d’origine haïtienne venu assister à la projection. Au micro, une triple audace de caractère résolu à vouloir corriger l’historien-cinéaste plutôt solide dans ses analyses, au moment de la discussion ouverte au public.
C’est ce sans-gêne naturel à interrompre des conversations pour s’imposer comme étant d’opinion transcendante d’importance ou de véracité à tout moment qui m’étonne.
Cet événement cinématographique m’apportait ainsi, en supplément, une légère lumière sur la difficulté de l’unanimité au sein de cette mini-société haîtienne du Québec faite de caractères forts et parfois peu flexibles, à l’occasion, un tantinet provocateurs.
Appel au voyage essentiel là-bas
Je ne suis pas un auditeur candide ni vierge au fait haïtien: un voyage de deux semaines à Port au Prince et Jacmel m’avait, il y a dix-huit ans, dessillé les yeux sur le dégradé des couleurs de peau depuis Pétionville jusque dans les faubourgs de Cité-Soleil parcourus au pas de course par une boucle quotidienne d’une quizaine de kilomètres via Kenscoff par-delà ses vertes vallées jusqu’à Carrefour.
Les deux flims m’ont rappelé comment je m’arrêtais un peu partout parler aux passants, aux écoliers, aux parents, passant au pied de tant de rivières d’infinies bouteilles de plastique éblouissantes au soleil cuisant qui les frappait. Je m’arrêtais aussi devant des kiosques remplis de peintures multicolores remplies des paysages époustouflants de l’île. Une élite politique, sociale, artistique surtout, régnait sur la multitude. Comme dans ces deux films!
Un peuple d’une force herculéenne
Avouons qu’ici, nous avons eu de grands héros québécois d’origine haïtienne comme Bruny Surin que j’aperçus triompher, par chance, au stade, chaque soir des finales olympiques à Altanta, parmi tant d’inégalables sprinters et coureurs noirs.
Cependant, à Port-au-Prince, les soirs de mon voyage, parmi les dites élites à la peau un peu plus pâle que l’Autre ici et là, chacun de ceux qui me parlaient de leur chance ou fierté d’avoir du personnel (pas cher…donc plus noir, à payer à peine) et qui me quêtaient des sommes en donation pour leur organisme de charité m’ont éclairé de leur hauteur sociale comme en ces deux documentaires majeurs.
En somme, ces deux films sont un Je me souviens authentique, car un soir du haut d’une terrasse de l’hôtel Montana, aujourd’hui effondré par tremblement de terre, voire même depuis d’autres terrasses ailleurs dans la ville, j’ai une tragique mémoire d’avoir contemplé un Parlement aux murs et toit effondrés à cette époque par les soubresauts du dernier des soulèvements.
Me revint plus saisissante encore, durant ces projections aussi l’image de quatre femmes au bord d’un ruisseau, au fond d’une vallée pour y laver les vêtements à la main, de leur marmaille: toutes partageaient, un soir de semaine, une exclusivité au même mari commun, soit le fortuné leur permettant chacune de survivre comme ici les Haïtiens nous ont épousés pour survivre.
Un vaudou cinématographique
Ces deux documentaires m’auront été un vaudou passager d’évocations inspirantes, pour moi tout seul peut-être. Cette soirée cinématographique me sera à jamais inoubliable à la mesure de tous mes voyages de vagabond québécois heureux de faire de telles rencontres révélatrices. Vive Vues d’Afrique!
Vues d’Afrique à la Cinémathèque québécoise jusqu’au 12 avril
- Louis Déjoie et son époque, Canada-Haïti 2026, 30 minutes de Frantz Voltaire
- Tricoté serré crépu, Canada-Haïti 2026, 52 minutes, de Joseph Hillelcrépu, Canada-Haïti 2026, 52 minutes, de Joseph Hillel





























































