Dang Thai Son a encore offert un récital de haute oraison, de parfaite maîtrise digitale et esthétique, un triomphe indéniable qu’un fin programme imprimé élucidait en philosophie, oeuvre par oeuvre, via la plume lucide du musicologue François Zeitouni.
Son public montréalais reste fort varié : il est constitué d’élèves, de très jeunes admirateurs asiatiques, aussi de mûrs mélomanes amicaux, une salle comble de purs fidèles.
Une mémoire remarquable
La mémorisation digitale et en parfait contrôle des oeuvres, passé 60 ans, me fascinera toujours. Avec le temps (comme le dit la célèbre chanson de Léo Ferré) on n’absorbe plus avec le même amour disponible : le cerveau se relâche en rétention et se réfugie ailleurs, petit à petit, en des mondes idéaux et inaccessibles.
Vrai pour les littéraires et les musiciens, la mémoire s’étant depuis longtemps remplie, bientôt elle ne retiendra ineffaçablement que des bribes de ce qui reste pourtant phénoménal en perfection de beauté ou de création. Malgré ces craintes accusant ma propre vieillesse angoissée, la mémoire de Dang Thai Son resta entièrement exacte et fidèle à l’esprit de chaque oeuvre.
Un Fauré extraordinaire
Les Nocturnes et Barcarolles de Fauré scintillent au grand firmament pianistique (avec tout Bach, Rameau, Scarlatti, Mozart, Haydn, Beethoven, Schumann, Brahms, Debussy, Ravel, enfin à mes yeux tout brille d’une lumière indispensable en notre carcel de crualdad). Celles choisies au programme répondaient avec éloquence au cantabile naturel de cet artiste.
La parenté entre Chopin et ce discret compositeur français (un des plus humbles) se retrouve plausible dans le chant doucereux de toute mélodie fauréenne écrite avec raffinement et une réelle complexité de pivotement de la main nécessitant un examen préalable et minutieux des doigtés essentiels.
Les deux premiers numéros de chaque domaine fauréen respiraient, mardi soir 20 mai, la parfaite maîtrise en délicatesse. Moins affinée que ce que David Jalbert, l’inégalé en intégrale à ce jour, réussit en ce premier nocturne (étiquette END 1014), mais presque égale à ce que Jean-Philippe Collard enregistra (EMI, années 1980) sous la première Barcarolle. En somme, une grande maîtrise en préambule.
Debussy avant un Chopin lumineux
Depuis la parution de l’époustouflante intégrale Debussy (Chandos 10743-5) par Jean-Efflam Bavouzet qui, hélas, fut sans cette incandescence-là en actuelle présence de prestation lorsqu’il vint à Montréal, il y a déjà longtemps, il est difficile de marquer profondément l’interprétation de ce répertoire où Aldo Ciccolini (Seraphim), Arturo Benedetti Michelangeli (DG), Claudio Arrau (Phillips), Paul Jacobs (Nonesuch), Alexis Weissenberg (RCA), Myra Hess et Walter Gieseking (Angel) ont excellé.

Blessé à l’index droit
Les trois Images (1894) jouées par Thai Son retenaient spontanément ce niveau de clarté et de rêverie avec la brillance virtuose essentielle pour y étoffer l’éclat naturel du soliste qui m’étonnait sans cesse, car l’index droit de Dang était entouré, tout au long du récital, d’un épais bandage blanc qui pouvait gêner l’égalité et la fluidité.
Le pivot manuel passant souvent au deuxième doigt -des deux mains- et plus tard le rôle dans les trilles et fioritures des oeuvres de Chopin exigeant fréquemment la fermeté de cet appui énonciateur fort expressif de la main, au renfort du majeur équilibrateur, on a pu être rassuré que rien ne gênait digitalement à outrance son expressivité. Son Children’s Corner de Debussy remplit la fin de la première partie avant l’entracte.
Un second Scherzo inoubliable
Après le florilège de nocturnes et valses, c’est-à-dire surtout des opus posthumes de Chopin qu’il a tant enseigné(e)s, entendu(e)s depuis son enfance vaillante près de sa célèbre mère musicienne, la stature du grand Vietnamien Dang Thai Son s’est réimposée incontestable. Un rendement spectaculaire, ferme, sublime, du second des quatre scherzis de Chopin enchanta jusqu’à une ovation debout spontanée, comme le mérite ce grand morceau de bravoure magistralement rendu.
Lui qui a eu une vie de révélation mondiale au monde pianistique, en tant que premier prix vietnamien râflant tout au Concours Chopin de 1980, -ce qui fut une immense victoire relevant du plus pur conte de fée avec un extra de fulgurant scandale entourant le feu de paille éteignant éventuellement l’aura du rival Ivo Pogorelich via une désolante déliquescence de prétendant vaniteux exclu au second tour dudit Concours – Dang Thai Son offrit une célèbre mazurka de Chopin, en rappel. Finalement, en guise d’adieu, une brève page de Federico Mompou.
Dang Thai Son, piano
Salle Bourgie
PROGRAMME
FAURÉ
Nocturne en mi bémol mineur, op. 33 n° 1
Barcarolle n° 1 en la mineur, op. 26
DEBUSSY
Images, Livre I
Children’s Corner, L. 113
CHOPIN
Nocturne n° 21 en do mineur, op. posth.
Nocturne n° 20 en do dièse mineur, op. posth.
Barcarolle en fa dièse majeur, op. 60
Valse en mi majeur, op. posth.
Valse en mi bémol majeur, op. posth.
Valse en sol bémol majeur, op. 70 n° 1
Valse en si mineur, op. 69 n° 2
Valse en la bémol majeur, op. 34 n° 1
Scherzo n° 2 en si bémol mineur, op. 31
Julien Vieillard-Baron






























































