Présenté au Centaur Theatre dans le cadre de la programmation du Festival TransAmériques (FTA), le requiem performatif de Lukas Avendaño secoue. C’est dans l’écrin intime de ce théâtre du Vieux-Montréal que s’est déployée une proposition artistique où le rituel d’une communauté lointaine est venu résonner avec force au cœur de notre propre présent.
En plus de bousculer le regard, cette oeuvre fait vaciller nos certitudes les plus profondes sur l’identité, le genre et le sacré. Depuis plus d’une décennie, le requiem si singulier de l’artiste et anthropologue Lukas Avendaño voyage à travers le monde, conservant intacte sa force de frappe émotionnelle et sa brûlante pertinence.
Au cœur de cette célébration vibrante se déploie l’identité muxe, figure ancestrale de la culture Binnizá (Zapotèque) de l’isthme de Tehuantepec, au Mexique. Là-bas, depuis des millénaires, la conception des genres s’affranchit du carcan binaire et des structures patriarcales occidentales pour embrasser une pluralité de possibles. Avendaño incarne et sublime cette identité dans la vie comme sur scène.
Pour bien saisir la portée d’une telle œuvre, il faut plonger dans l’univers de la culture Binnizá.
Dans cette société matriarcale de l’isthme de Tehuantepec, les muxes occupent une place hautement respectée et institutionnalisée.
Ni hommes, ni femmes, iels incarnent un véritable troisième genre, endossant des rôles économiques, familiaux et spirituels cruciaux au sein de la communauté. Loin d’être une simple tolérance moderne, l’identité muxe est une composante sacrée et ancestrale du tissu social Binnizá, qui prouve qu’un monde fluide, exempt de la binarité sexuelle imposée par la colonisation, a toujours existé et continue de s’épanouir.
Lukas Avendaño est le digne héritier et le porte-voix de cette tradition.
Artiste de performance non-binaire et anthropologue d’origine zapotèque, sa démarche fusionne la danse rituelle, le théâtre et une analyse socio-politique acérée. Au-delà de la splendeur esthétique de ses performances qui brouillent constamment la frontière entre l’artiste et le spectateur, le travail d’Avendaño est profondément ancré dans l’activisme.
À travers ses œuvres, l’artiste mène un combat acharné pour la visibilité de la communauté muxe et s’érige contre la violence structurelle et les disparitions forcées qui frappent le Mexique. Cette double posture de chercheur et d’activiste insuffle à sa performance une urgence brute et viscérale.
Le spectacle se déploie ainsi comme un grand livre de rituels suspendus entre la terre et le ciel, la vie et le trépas. Du faste d’un mariage aux larmes des funérailles, en passant par la profonde intimité d’un rituel de guérison, l’artiste nous convie à une cérémonie flamboyante.
Sur scène, les objets, les gestes et les danses traditionnelles sont la matière vivante d’un syncrétisme culturel complexe.
La force politique de cette performance réside dans un subtil retournement : si les symboles convoqués portent en eux les stigmates de la colonisation et des racines occidentales, ils sont magnifiquement déjoués par le corps mésoaméricain d’Avendaño.
Ce corps devient le lieu d’une résistance poétique, un espace de profanation joyeuse et de réappropriation sacrée. Sous nos yeux, les codes se transforment, s’hybrident et s’émancipent.
Lukas Avendaño signe ici une œuvre généreuse, profondément joueuse, qui refuse la distance froide du théâtre frontal.
En plus d’être spectateur de l’exotisme, le public y est inclus, interpellé, emporté dans le tourbillon de cette subjectivité muxe. Entre rires, recueillement et sidération esthétique, ce requiem poignant s’impose comme un manifeste d’une actualité désarmante : un hymne universel à la liberté d’être, par-delà les frontières de la chair et du temps. Une œuvre indispensable, essentielle, dont on ressort transformé!
Théâtre Centaur 7-9 juin































































