L’œil de Georges — Benny Goodman : du jazz au classique. Pierre Génisson, clarinette, et Bruno Fontaine, piano. Salle Bourgie, jeudi 29 octobre 2026.
Soixante ans que je regarde le monde à travers un viseur. Avec le temps, on apprend que chaque lieu a sa lumière à lui. Certains, plus rares, ont aussi un son. Jeudi soir, à la salle Bourgie, j’avais les deux.
Une cathédrale pour une clarinette
Première impression en franchissant le seuil : on n’est plus à Montréal, on est en Europe. La salle loge dans l’ancienne église Erskine and American, et elle n’a rien renié de sa vocation première. De chaque côté, les vitraux, des Tiffany, rien de moins, encadrent la nef et donnent au lieu son ambiance d’église, de cathédrale presque. Le photographe en moi a tout de suite cherché l’angle où la couleur des verres viendrait déborder sur la scène.

Mais c’est l’oreille qui a eu la plus belle surprise. Ici, aucune amplification : l’acoustique fait tout le travail. Le seul moment où l’on entend un micro, c’est quand le musicien s’adresse à la salle. Le reste arrive tel quel, nu, porté par la pierre et le bois. Je me suis pris à imaginer le prédicateur d’autrefois qui, du haut de sa chaire, se faisait entendre jusqu’au dernier banc sans jamais forcer la voix. Jeudi, le prédicateur tenait une clarinette.
La salle était à peu près pleine, il restait bien peu de sièges libres. Et quel public : respectueux, attentif, on aurait entendu une mouche voler. Les âges se mêlaient, autant de jeunes que de têtes blanches. Les jeunes, de toute façon, sont plus ouverts à toutes sortes de choses, et c’est une excellente nouvelle pour la musique. Un mot pratique pour ceux de ma génération : un ascenseur a été bien aménagé pour monter à la salle. On l’apprécie.
Benny Goodman, ou la trame sonore d’une vie
Pourquoi courir entendre un hommage à Benny Goodman? Parce que j’écoute de tout, pourvu que ce soit bon. Le swing comme le reste. Depuis l’enfance, la musique m’accompagne : ma mère écoutait du classique à longueur de journée, puis un oncle a pris le relais et m’a ouvert d’autres portes. La musique a toujours tenu une place importante chez moi. C’est, au fond, la trame sonore de ma vie.
J’avoue une petite méprise en lisant l’affiche : je m’attendais à un big band. Ce sont deux hommes seuls, un pianiste et un clarinettiste. Ce qui n’enlève strictement rien, on va le voir.
J’ai fait mes devoirs avant d’y aller, c’est une vieille habitude. Le titre du programme, du jazz au classique, n’a rien d’un slogan. Goodman, le « roi du swing », a mené une double vie : la même main qui faisait danser l’Amérique commandait des œuvres à Bartók et à Copland.
Et la Sonate pour clarinette et piano de Poulenc, qu’on pourrait croire égarée entre deux airs de swing, est en réalité de la famille. Poulenc l’a écrite en 1962, à la mémoire de son ami Honegger, et c’est Goodman lui-même qui l’a créée à New York l’année suivante, avec Leonard Bernstein au piano. Poulenc venait de mourir; il ne l’a jamais entendue. Ce genre de détail, pour moi, change la façon d’écouter.
Génisson porte bien son nom
Il y a du génie dans Génisson, et je ne suis sûrement pas le premier à le dire. Dès les premières notes, la musique le traverse de part en part. Il ne tient pas en place : il se déplace, se penche, s’investit de tout son corps dans chaque phrase. Pour un photographe, c’est à la fois un cadeau et un défi. Le sujet ne s’arrête jamais; il faut le suivre, deviner où le prochain élan va le mener, et appuyer une fraction de seconde avant.
À ses côtés, Bruno Fontaine est bien plus qu’un accompagnateur. C’est lui qui signe, avec Génisson, les transcriptions de Gershwin, et l’homme a de la bouteille : à ses débuts à Los Angeles, il a travaillé avec Don Costa, l’arrangeur de Frank Sinatra. Entre les deux, une complicité de tous les instants. À plusieurs reprises, ils se sont levés ensemble pour saluer la salle, comme deux vieux amis qui partagent la même bonne nouvelle.
Je croyais qu’ils ouvriraient avec la Rhapsody in Blue. Ils l’ont gardée pour la troisième place, après les Trois préludes et « Oh, Lady Be Good! ». En 1924, à New York, c’est un glissando de clarinette qui faisait lever le rideau sur la Rhapsodie; jeudi, la clarinette avait toute l’œuvre pour elle seule. Le résultat : une pluie d’applaudissements. Juste pour la Rhapsodie, le déplacement valait le coup. L’ami musicien qui m’accompagnait, peu porté sur les compliments faciles, a parlé d’une technique irréprochable. Son mot, à la sortie : exquis.
Suivaient « Chicago », le Poulenc, puis le swing pur : « Sweet Georgia Brown », « Sweet Lorraine » et, pour finir, « Sing, Sing, Sing » de Louis Prima, le morceau qui avait fait trembler Carnegie Hall lors du célèbre concert de Goodman en 1938.
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Deux rappels, au bas mot
Le temps a filé sans qu’on le voie passer. Génisson ne s’est jamais arrêté. La soirée s’est terminée sur au moins deux rappels, sous les applaudissements constants de la foule, qui n’avait visiblement aucune envie de rentrer.
Pour qui voudrait prolonger l’expérience, le clarinettiste a consacré à Goodman un disque Swing chez Aparté, couvert d’honneurs (Diapason d’or, Choc de l’année de Classica, ffff de Télérama). Il a aussi lancé Songbook en 2024 avec Bruno Fontaine, et son intégrale de l’œuvre pour clarinette de Weber vient de paraître chez Warner Classics. Le lendemain du concert, il donnait d’ailleurs un cours de maître à la salle Bourgie.
Certains soirs, je rentre avec une carte mémoire pleine. Jeudi, je suis rentré avec la mémoire pleine, tout court. Un récital auquel on se sent privilégié d’avoir assisté.
Photos : ©Georges Dutil


























![Vue de l’œuvre de Chiharu Shiota Accumulation—Searching for the Destination [Accumulation – en quête de la destination] (2014/2026), dans l’exposition Chiharu Shiota : Les frémissements de l’âme au Musée des beaux-arts de Montréal. Collection de l’artiste. © Chiharu Shiota / VG Bild-Kunst, Bonn / CARCC Ottawa 2026. Photo MBAM, Julie Ciot](https://lesartsze.com/wp-content/uploads/2026/09/Shiota_comm-_DSF9895c_JC-MOD-360x180.jpg)




















