Qui était Glenn Gould? À cette question audacieuse, l’écoute de ses enregistrements musicaux et visuels pour la CBC entre 1954 et 1977 (Sony Classical, 10 DVD captivants, réunis en coffret en 2011) offrira un tableau plus substanciel que toute anecdote savoureuse entourant ses bizarreries comportementales notoires.
L’auteur de la pièce intitulée Glenn Gould, Naissance d’un prodige — une pièce qu’on joue fort honnêtement pour ce qu’elle détient de cocasse comme clin d’oeil à l’anecdotique, sans plus, formulerait, nous dit le programme, son projet théâtral en ces mots que je cite : « L’auteur français Ivan Calbérac fait le pari de peindre un portrait intimiste, à la fois tendre et critique, où le pianiste virtuose se dévoile surtout à travers ses relations avec ses proches, sa famille et ses rares collaborateurs… »
Un pari qui amuse sans édifier
Exprimer et reproduire la musique de Bach (ou de tout compositeur de toute période ou courant artistique) devant un public assoifé d’émotions et apte à une écoute pénétrante constitue une vocation aux exigences héroïques.
Cinquante ans d’attentives heures de religieuse écoute de ces bêtes de la scène musicale m’ont depuis toujours ému et surpris de ces détails fantasques entourant les interprètes.
La pièce de Calbérac batifole beaucoup sur Gould et plaisante avec une étonnante légèreté sans tout à fait circonscrire à la perfection ou pénétrer le personnage en son essence, car on y énumère trop disertement ses excentricités fort secondaires.

Décor simplifié
La mise en scène offre un espace scénique campant la demeure torontoise des Gould, lieu parfois métamorphosé en sa loge d’artiste voire en studio d’enregistrement. Ce lieu scénique simplifié avec un piano à queue en façade est dédoublé par un autre piano entendu en arrière-plan duquel proviennent les extraits des pièces offertes.
Interprétation crédible
L’acteur principal jouant Gould (Maxime de Cotret) même s’il ne caresse pas l’ivoire lui-même, tente courageusement la métamorphose du rebelle à divers moments de ses caprices musicaux fort légendaires.
Le personnage historique choqua en effet le monde, tels l’abandon du récital devant le public et celui, définitif, des concerts ou programmes de récitals autrement qu’en studio d’enregistrement.
Une mère surprotectrice
Danielle Proulx joue gaiment le rôle de la mère surprotectrice et Catherine Renaud joue celui de la naïve cousine amoureuse du virtuose. Une mère envahissante, une cousine en effigie de prétendante convainquent-elles?
La pièce n’est pas vraiment tendre, à mon avis, car elle étale des bizarreries familliales secondaires pour qui connaîtra mieux, après étude circonspecte, le personnage ici célébré.
Les particularités de Glenn Gould résultèrent-elles souvent des maladresses de sa génitrice- et aussi de celles de son père (Henri Chassé), tous deux si peu aptes à comprendre leur fils?
Au final, leurs obsessions et inquiétudes un peu paniquées autour de l’orientation sexuelle vague du pianiste m’indiffèrent un peu.

Walter Homburger, le révélateur
Une figure en ressort cependant fort agrandie, soit celle du méritoire Walter Homburger (Étienne Pilon) l’ancien directeur du Toronto Symphony Orchestra et impresario de Gould puis des véritables talents ou enfants prodiges de la musique classique au Québec (le pianiste Louis Lortie) et au Canada (le violoniste James Ehnes).
Au final, c’est Homburger qui se distingue comme le personnage le plus attachant de cette histoire théâtralisée passablement courte: son humanisme, son mécénat, son flair, sa vraie culture cosmopolite cultivée à la noble ascendance de tradition juive selon les préceptes de l’ancienne valeureuse diaspora.
Qu’est-ce donc qu’un(e)(e) grand interprète?
Certains croient qu’un(e) grand(e) interprète s’efface pour ne faire poindre et surgir que le compositeur qu’il sert en sa musique telle qu’elle est écrite en ses indications manuscrites lorsque présentes sur les partitions et telle qu’elle est ressentie par lui.
On convient aussi généralement que l’interprète humble et distinctif ne prend pas la place du compositeur ou créateur: qu’il ou elle ne fait surtout pas étalage de ses turpitudes ou propensions à attirer sur lui ou elle toute l’attention du public par des manies ou accoutrements excentriques, par des provocations sulfureuses ou des marques de mépris hautain lui conférant un droit de dédain plébéien par statut revendiqué de génie présupposé.

Gould et Jean-Sébastien Bach
Gould a sensationnellement marqué l’interprétation de l’oeuvre de Bach au piano. On peut préférer le Clavier bien tempéré joué par Rosalyn Tureck ou Svjatoslav Richter entre autres sans cesser d’apprécier la version si personnelle de Gould. Son Art de la Fugue, ses sublimes versions des Variations Goldberg, ses excentriques Inventions à deux voix et Sinfonias jouées trop vite, partitas, toccatas, les suites et les concertis qu’il a interprétés, tout est hautement valable, partition en main.
Ce que la pièce donne à entendre
Sous les mains du pianiste Gaël Lane Lépine, visible en arrière-scène, on entendra le thème d’entrée des Variations Goldberg , signature caractéristique souvent entendue, mais surtout des fragments tirés des préludes numéros six, huit et à plusieurs reprises le douzième, tous issus du premier livre du Clavier bien tempéré de Bach.
Gould était évidemment heureux par suffisance parce qu’exalté grâce à cette sublime musique quoique surtout par son propre ascendant narcissique c’est-à-dire son puissant intellect. Toute compagnie ordinaire devait l’ennuyer jusqu’au désespoir.
Un projet bien ambitieux
Chercherait-elle à esquisser l’immense richesse de ce cerveau musical que la pièce échouerait de toute manière à cerner la complexité du personnage.
Gould engage sa vie entière par l’intellectualisation de Bach jusqu’à Webern. Il transite par maints autres compositeurs de renom — tous de véritables Everest richissimes de dénivelés et de végétations en andanes. Gould voyage donc à sa façon d’ascension en aigle royal, mais il habite l’Empyrée exclusive aux grands interprètes.
Vénérer Glenn Gould par posture
Les voyages intérieurs de la musique par lesquels le regard du spectateur et la sensibilité musicale du mélomane se transportent au loin vers ces contrées idéales, ces pays de Cocagne sont, un à un, l’essence de chaque compositeur ayant à peu près tous vénéré Bach.
Vénérer Gould à son tour comme ce moine qu’il fut bel et bien, cette posture fait bonne figure de mélomane branché: certes ça joue des tours mais ça fait aussi partie d’une gymnastique un tantinet convenue.
Un point de départ pour découvrir Gould
Pour qui aura connu et suivi Gould, le jeu des comédiens parvient certainement à cerner les éclats fameux du tempérament quelquefois capricieux de tous ces influents personnages.
Glenn Gould, certes exaspérant, était-il cependant si enfantin au point de se comporter, en plus du véritable mutin haïssant la carrière pour parfois devenir colérique en blessant sciemment d’insultes cruelles et d’accusations mesquines gratuites son entourage le plus bienveillant? Mes doutes fusent nombreux à ces sujets quelque écorché vif qu’il ait été.
Glenn Gould, naissance d’un prodige
Théâtre du Rideau vert
Une pièce d’Ivan Calbérac
Adaptation québécoise Emmanuel Reichenbach
Mise en scène Frédéric Bélanger
Assistance à la mise en scène Marie-Hélène Dufort
Avec Henri Chassé, Maxime de Cotret, Étienne Pilon, François-Simon Poirier, Danielle Proulx, Catherine Renaud et le pianiste Gaël Lane Lépine.
18 MARS ➔ 18 AVRIL 2026
Photos © Danny Taillon





























































