Elle est de ces artistes qui n’ont jamais eu besoin de hausser le ton pour qu’on les écoute. Des films de Denys Arcand aux téléromans, du théâtre au jazz, Dorothée Berryman traverse notre paysage culturel avec une élégance et une qualité de langue qui n’appartiennent qu’à elle. Le 27 octobre, elle sera au Studio St-Denis avec son trio. Rencontre.
Votre spectacle s’articule autour du temps qui passe. Pourquoi ce thème vous habite-t-il aujourd’hui?
Je trouve que, peu importe l’âge, cette notion de temps est floue. Quand on est petit, l’été est long. Puis, tout à coup, on dirait que le temps rétrécit. On veut vivre le moment présent, saisir le temps, et en même temps on passe notre temps à le tuer. C’est une chanson qui m’a inspirée, Killing Time, qui se trouve sur un de mes albums.
« Quand on est petit, l’été est long. Puis, tout à coup, on dirait que le temps rétrécit. »
Dorothée Berryman
D’où viennent les chansons que vous avez choisies?
Il y a des chansons fantaisistes, un côté blues américain autant qu’un côté libertin français, et le thème de l’amour, parfois triste. Il y a des choses qui remontent à mon enfance, à ce que j’entendais à la maison. Papa était de descendance irlandaise : on parlait anglais, j’ai été bercée par les berceuses irlandaises. Maman était une fière Canadienne française. Ces deux côtés étaient des valeurs importantes chez nous. Et puis il y avait le Ed Sullivan Show, à l’époque où la télévision nous montrait encore les relents du théâtre de variétés : le magicien, la danse à claquettes, Louis Armstrong, Ella Fitzgerald. On est tous marqués par la musique avec laquelle on a grandi.
Est-ce de la nostalgie?
Pas juste de la nostalgie. Ces chansons ont une qualité très présente, parce que les thèmes sont les mêmes aujourd’hui. Elles sont belles et bien écrites. On hérite toujours de quelqu’un, et on le sert autrement.

Comment choisissez-vous une chanson?
Je suis guidée par les paroles. Il faut que j’aime la musique, bien sûr, mais les paroles doivent me parler. C’est une question de communication avec le public : je veux dire quelque chose qui me ressemble. Et j’aime ça, parler aux gens.
Théâtre, cinéma, télévision, radio, chanson : si vous deviez en enlever une facette, laquelle vous manquerait le plus?
J’appelle cette question de la torture! Je ne voudrais rien abandonner. Il faut dire qu’on vit au Québec : il faut avoir plusieurs cordes à son arc, il n’y a pas toujours du travail ici. En combinant tout cela, je réussis à être toujours stimulée, à entretenir le feu sacré. J’apprends depuis que je suis toute petite : la cuisine avec maman, la récitation… Maman jouait du piano. Billets ici.
À 13 ans, vous découvrez Racine. Qu’est-ce que le théâtre vous a révélé?
Dans le fond, c’était là avant. Ma mère m’apprenait à dire : « Il faut que les gens te comprennent. » La clarté du texte, la lecture à vue. Puis j’ai eu sœur Louise de la Trinité, professeure de littérature, qui nous a fait découvrir Andromaque. Elle nous a demandé d’apprendre un extrait par cœur et de le dire devant la classe. À 13 ans, on s’identifie à la passion de ces tragédies. J’avais choisi Oreste. Sœur Louise m’a dit : « Vous avez un talent artistique, il y a un conservatoire. » Maman a dit non : trop jeune. La vie a fait autre chose, je n’y suis jamais allée.
À 15 ans, vous chantiez déjà à Radio-Canada. Comment tout cela s’est-il enchaîné?
Le directeur des programmes, Jacques-Henri Gagnon, s’est mis à m’engager dans les émissions de variétés locales, et parfois dans celles qui venaient de Montréal. Je chantais du Petula Clark, du Bob Dylan. J’allais avec maman acheter la musique en feuilles. Plus tard, je travaillais au bureau de tourisme et une camarade m’a parlé d’une troupe de théâtre : la Troupe des Treize, à l’Université Laval, avec Raymond Bouchard. Je n’étais pas à l’université et ils m’ont acceptée. J’y ai connu Rémy Girard, Normand Chouinard, Jean Barbeau. Je suis ensuite entrée à l’Université Laval en littérature, mais après deux semestres, je suis partie.

Et le Trident?
On jouait au Chantauteuil, avec Jean Barbeau, Le chemin de Lacroix. Je me questionnais encore sur ce que j’allais faire dans la vie. Bibliothécaire, peut-être! Paul Hébert, qui créait le Trident, est venu faire un tour et nous a vus. Il a offert à Jean d’écrire la pièce d’ouverture du théâtre et, par la suite, il m’a confié Eliza dans Pygmalion. J’avais la confiance de Paul, et celle du public de Québec.
Puis Montréal.
Après Pygmalion, j’ai parlé à Paul. Il m’a dit : « Va à Montréal. » Au début, des amis m’ont hébergée. Je faisais des castings. Après une séance de photos, le magnifique photographe Daniel Kieffer m’a dit qu’il quittait son appartement, rue Sanguinet, entre Ontario et Maisonneuve. Fantastique! Avec Marc Legault, on montait des pièces grâce aux Initiatives locales et on jouait dans les écoles. Dans ce temps-là, il n’y avait pas d’argent. C’était toute la mouvance du théâtre québécois : Tremblay, le Grand Cirque Ordinaire, le Théâtre du Même Nom.
À quel moment la chanson est-elle revenue?
Le jazz m’a toujours intéressée, mais je ne pensais pas à une carrière de chanteuse. Un de mes premiers rôles à la Nouvelle Compagnie Théâtrale, c’était dans Le théâtre de la maintenance, de Jean Barbeau : une équipe d’entretien fait le ménage dans une salle où l’on joue Cyrano. Je jouais Roxane, et la pièce était chantée. Puis j’ai été invitée par Marjolaine Hébert, Marcel Dubé et Louis-Georges Carrier pour la comédie musicale Pour cinq sous d’amour, avec Albert Millaire et Serge Thériault. Daniel Gadouas, le fils de Marjolaine, m’avait vue et avait parlé à sa mère de « la fille au nom bizarre »! Plus tard, Marjolaine cherchait une chanteuse pour un spectacle de chansons. Son directeur musical, Cyrille Beaulieu, lui a dit : « Tu devrais prendre Dorothée. » Elle a dit non. Cyrille est venu me le dire, et je suis allée voir Marjolaine : « Faites-moi confiance. » La piqûre de chanter comme soliste vient de là. La confiance de Cyrille a été très importante pour moi.

Parlez-moi de New York.
En 1990, j’ai obtenu une bourse de ressourcement : le gouvernement du Québec a un magnifique studio à SoHo, entre Prince et Spring. J’y ai passé six mois. J’ai rencontré Kathy Grant, qui m’a acceptée dans sa classe de Pilates. J’en fais régulièrement depuis. J’ai travaillé avec un professeur de chant, j’ai fouillé le répertoire. J’avais accès à tous les spectacles : jazz, cabaret, comédie musicale. Je me suis promenée dans toutes les boîtes. J’ai été impressionnée par la notion de cabaret là-bas : le piano à queue, la chanteuse en robe longue, les grands classiques, le New York de 1930.
Et c’est au Sofa à Montréal que tout a commencé?
Je voulais être avec des musiciens. Un soir, on est allés dans un bar, le Sofa, sur Rachel. J’ai chanté; le patron nous payait la traite au porto. Un mois plus tard, je reçois son appel : « Que diriez-vous de commencer les dimanches?» Je n’avais pas monté de répertoire, je n’avais pas de trio. Mon professeur m’a dit : « T’es pas prête. » Et il n’y aurait pas de publicité : je voulais travailler avec les musiciens et voir si les gens viendraient d’eux-mêmes. Le premier soir, trois personnes! Mais le bouche-à-oreille a été fort, on remplissait, et les médias se sont intéressés. Pendant ce temps, Guy Cloutier m’a offert de faire un premier album et le Festival de jazz m’a invitée. Je ne m’appelais même pas une chanteuse de jazz. Je me considérais en apprentissage. Deux autres albums ont suivi avec La Tribu.
Qu’est-ce que la scène vous apprend encore?
D’abord, l’exercice de se mettre dans un état calme et réceptif. Il est facile de céder aux inquiétudes : c’est un combat perpétuel, dans la vie comme à la scène. Vivre ce qui se passe, être dans le moment présent, ne pas s’en faire avec les erreurs s’il y en a. Être à l’écoute de ce partenaire qu’on ne connaît pas. En commençant, j’étais plus insouciante, je ne savais pas comment me préparer. Aujourd’hui, j’arrive un bon deux heures avant et je me prépare tranquillement : réchauffer la voix et le corps, pour être alerte et souple.
Comment gardez-vous la forme?
Je travaille avec un professeur, de théâtre ou de chant, pour régler les problèmes. La voix change. Je m’entoure de personnes de qualité. Et il y a le Pilates, depuis 1990, et la méditation : une heure le matin et une heure le soir.
Que diriez-vous à la Dorothée de 20 ans?
Il y a des choses que j’apprendrais d’elle encore. Elle avait une insouciance que j’aimerais garder. Avoir moins peur. Plus on sait de choses, plus on se rend compte qu’on est ignorant. Le travail le plus difficile, c’est d’arriver à s’aimer. Oscar Wilde disait que c’est la plus grande histoire d’amour, celle qui dure toute la vie. La compassion vient de là : on ne peut pas aimer si on ne s’aime pas.
« C’est ça, la vie : c’est impermanent.
C’est quand on veut s’attacher qu’on est perdant. »
Qu’est-ce qui vous donne encore envie de monter sur scène?
J’aime le travail d’équipe, et j’aime toujours me retrouver avec le public. Même chose sur un plateau, comme celui de la série Mea Culpa à Radio-Canada : voir tous ces gens qui font tout pour une œuvre. On est toujours au service d’un texte.
Si une seule chanson devait raconter votre vie?
Je pense que ce serait Les feuilles mortes. Parce que c’est ça, la vie : c’est impermanent. On est là, ensemble, et on voudrait s’y attacher. C’est là qu’on est perdant. Je l’accepte intellectuellement; dans la vraie vie, c’est plus difficile. Il y a tous ces deuils qu’on doit faire : la beauté, la sexualité, un groupe d’amis…
Dorothée Berryman et son trio (Vincent Réhel au piano, Dave Watts à la contrebasse et Camil Bélisle à la batterie), le 27 octobre, au Studio St-Denis. Billets ici.
![Vue de l’œuvre de Chiharu Shiota Accumulation—Searching for the Destination [Accumulation – en quête de la destination] (2014/2026), dans l’exposition Chiharu Shiota : Les frémissements de l’âme au Musée des beaux-arts de Montréal. Collection de l’artiste. © Chiharu Shiota / VG Bild-Kunst, Bonn / CARCC Ottawa 2026. Photo MBAM, Julie Ciot](https://lesartsze.com/wp-content/uploads/2026/09/Shiota_comm-_DSF9895c_JC-MOD-360x180.jpg)




























































