Soirée d’ovation délirante pour Les Grands Ballets Canadiens de Montréal : Guillaume Côté chorégraphie pour eux, d’après Shakespeare, une des pièces les plus fantasques et les plus jouées de l’écrivain anglais : Les Songes d’une nuit d’été.
L’intrigue shakespearienne est si compliquée qu’elle a donné matière à réécriture et à une formidable réinvention. Chaque artiste y va ainsi de sa fantaisie, tant les dédoublements ont favorisé la fantaisie baroque et ses amours gays ; puis les passions cachottières et libertines des Lumières y ont glissé leur suc. Les romantiques en ont exalté les émotions intenses.
Puis ce fut le temps de mettre un peu de stylisation dans la débauche ; on a donné une direction aux nœuds borroméens du sentiment. Aujourd’hui, toutes les identités de genre s’y retrouvent, et Guillaume Côté a adroitement mélangé les corps, les costumes et les déguisements : il a fait danser ce que ces échanges permettent désormais.
Cinéastes, peintres, metteurs en scène d’opéra, de Petipa à Balanchine, en passant par Robert Lepage en 1992, tous les artistes aiment cette folle comédie. Guillaume Côté s’en empare à son tour, avec sa mouture classique et sa vision moqueuse des préférences contemporaines.
« Ce bijou visuel est propre à ravir les adultes restés enfants. »
Un Shakespeare actuel aux Grands Ballets
Au printemps dernier, quand on l’a vu tenir le rôle-titre d’un fascinant Hamlet, prince de Danemark, mis en scène par Lepage, c’était sérieux. Voici qu’avec Les Songes d’une nuit d’été, qu’il décline au pluriel, il propose une relecture d’un tout autre registre. La danse, ai-je pensé, lui sied mieux que le drame.
Cette danse ? Avec une brillante équipe scénique — quarante-huit danseurs et danseuses mobilisés —, l’orchestre en scène et un choix de morceaux musicaux archiconnus, il livre des imaginations pétulantes au génie shakespearien. Pirouettes et virevoltes, comédie et pastiche, beauté de la danse ! Ce bijou visuel est propre à ravir les adultes restés enfants. Il étonne, éveillant un néo-baroque chargé de théâtralité.
Avec un décor et des costumes sortis tout droit d’un livre illustré par Arthur Rackham (1867-1939) pour la jeunesse, Côté et ses collaborateurs réalisent un tour de magie. Non, la danse n’y est pas réinventée, mais les figures classiques s’y déclinent dans un environnement scénique où rien ne l’est, classique. Quoique… ces nymphettes un peu sottes… on pourrait dire, zut, que c’est déjà vu.
Il reste que ce bonbon de Noël avant l’heure est un livre qu’on feuillette, émerveillé·es d’en voir surgir ces créatures vivantes. À moins que ce ne soit l’inverse… Chut, place au spectacle.

Une douceur d’Albion
Ce ballet raconte, en effet, comment, en Angleterre, les jeunes gens s’égayaient, une nuit de mai, il y a quelques siècles, en pleine forêt, multipliant d’ivres jeux de séduction, de danses et de farces. Shakespeare a connu cette coutume, et on dit qu’il n’était pas le dernier des joyeux lurons. Tout porte à le croire, tant il en fit une brillante comédie de mœurs. Sa fraîcheur s’est conservée intacte jusqu’à nous.
Jusqu’à vingt-cinq danseurs et danseuses, minuscules silhouettes ou vedettes expertes, animent une allégorie de l’amour inconstant. Devant les herbes folles d’un tableau préraphaélite, piqué d’œillets blancs, d’où s’élèveront des coquelicots géants, tels des cœurs virtuels sur votre écran, une fête se tient. L’éclairage, somptueux, met en valeur ce paysage de rêve, verdoyant et vibrant.
« Ce bonbon de Noël avant l’heure est un livre qu’on feuillette, émerveillé·es d’en voir surgir ces créatures vivantes. »
Dans une clairière où foisonnent les lutins, les elfes et leur magicienne, Mara (réinventée du Puck original), la danse n’a pas de fin. On se courtise, on s’excite, on se jalouse, on s’embrase, et parfois plus, en coquines et coquins. On rit bruyamment en levant le coude : on y donne un grand banquet de mariage. Mais les caprices des uns, des unes et vice versa en décident autrement.
L’amour aujourd’hui
La liberté de l’imagination est sans frontières. Toutes les mises en scène ont décoiffé le génie shakespearien, dévoué aux êtres typiques des contes de forêt. Sur la scène québécoise, un hublot fait entrer dans le monde imaginaire, comme Alice derrière le miroir.
Le décor grandiose se dévoile et s’installe, sous l’empire de Mara la magicienne, dansée par la soliste Kiara DeNae Felder. Puis il disparaît, pour laisser des moments de danse pure à la compagnie : c’est très bienvenu, plus qu’un intermède, le rêve même. À l’opposé, dans la dizaine de plates-bandes garnies d’immenses bouquets de joncs sauvages, les petits habitants des bois se glissent et cachent, à peine, leurs grivoiseries et leurs embrassades.
Dans la deuxième partie, les tableaux sont fantastiques. Plus sombres, ils dévoilent à leur tour ce qui les inspire. Un gros insecte met la compagnie en émoi, sous quatre lunes sanglantes. Des plans de groupe ordonnés rattrapent le bazar costumé, ceux qui tournent, qui sautent, qui se bousculent. Loin du mariage, chiffonné comme la nappe du banquet, ils et elles courent après les confusions de l’amour en tous sens, en changeant de partenaires et d’adresses au corps.
« Pirouettes et virevoltes, comédie et pastiche,
beauté de la danse ! »
Invention
En Angleterre, cette comédie est un classique, dont on monte même les scènes dans les écoles secondaires. C’est là que, au sortir de l’enfance, je la vis pour la première fois. En 2017, ce ballet narratif entrait au répertoire de l’Opéra de Paris, avec les fastueux costumes de Christian Lacroix. Délicieuse féerie, elle a bien entendu inspiré les plus grands noms du théâtre et de la danse : Peter Brook, Ariane Mnouchkine, Jean Vilar, Thomas Ostermeier, au théâtre, Petipa, Balanchine, Neumeier ou Jean-Christophe Maillot, en danse, l’ont fait vivre en rivalisant d’inventivité et de traductions-trahisons.
Voici ce répertoire entré aux Grands Ballets. S’il a fait carrière au Ballet national du Canada comme premier danseur et chorégraphe, Guillaume Côté a souvent traversé le mur invisible entre les deux cultures au pays. Désormais, il paraît être l’enfant chéri des Québécois amateurs d’arts vivants. Avec ce mémorable mirage, qui sied aux Grands Ballets, il attire le public par son charisme, auréolé du prestige artistique de la compagnie classique. Entre tradition et actualité.
Chorégraphie : Guillaume Côté
Musique : Felix Mendelssohn, Steve Reich, Johann Strauss II, Erik Satie, Claude Debussy et Tommy Lunaire, avec l’Orchestre des Grands Ballets
Cheffe d’orchestre : Dina Gilbert
Décors : Michael Gianfrancesco
Costumes : Rémi Van Bochove
Éclairages : Sonoyo Nishikawa
Accessoires : Karine Cusson
Marionnette : Patrick Martel
Les Songes d’une nuit d’été
Jusqu’au 1er novembre 2026
• Matinée à 14 h / Soirée à 20 h
• Salle Wilfrid-Pelletier, Place des Arts

























![Vue de l’œuvre de Chiharu Shiota Accumulation—Searching for the Destination [Accumulation – en quête de la destination] (2014/2026), dans l’exposition Chiharu Shiota : Les frémissements de l’âme au Musée des beaux-arts de Montréal. Collection de l’artiste. © Chiharu Shiota / VG Bild-Kunst, Bonn / CARCC Ottawa 2026. Photo MBAM, Julie Ciot](https://lesartsze.com/wp-content/uploads/2026/09/Shiota_comm-_DSF9895c_JC-MOD-360x180.jpg)




















