L’écrivaine indienne réunit tout ce que la vie lui a appris et la personnalité flamboyante de sa mère. Mon refuge et mon orage est une grande oeuvre littéraire.
À l’heure où on débat sur les ingérences de l’IA en littérature, il m’importe de revenir à l’essentiel. Qu’est devenue la littérature, sous l’influence de publications écrites comme de longs articles journalistiques ? Ce qui se lit aisément s’accorde, en effet, avec la rédaction de faits divers et d’enquêtes, mais sans l’invention d’une forme et d’un fond, est-ce littéraire ?
Que nous disent ces pages factuelles, sans embarras de style ni de pensée ? Que l’IA y excelle déjà. La recette vient de ce que les faits y ont l’air de ne pas s’inventer. Disponible à tous, le journalisme converge d’un média à l’autre, si bien qu’un rédacteur, sous prétexte d’être lu, bricolera aisément l’énième version de ce qu’on lit partout.
L’IA est un partenaire mémoriel puissant, un outil de consultation et d’organisation infinie, un fabricant souple de modèles qui vous laisse juge de ses erreurs et de ses partis pris. De tels écrits se noient vite dans l’océan qui alimente la vague plus que l’esprit.
J’ai appris, durant mes dix années d’études en littérature, que croiser les perspectives permet de lire, de comprendre et d’interpréter. Critiquer et lire étaient jadis complémentaires, entrainant la mise en relation non seulement de sources, mais d’autres lectures, puisées à diverses époques. Pour cerner la singularité d’un livre, il fallait travailler.
Qu’est-ce qu’un bon livre ?
Ainsi, le critère d’un bon roman ne repose pas sur l’actualité. Ni sur son degré de lisibilité, ni sur un chiffre de ventes potentielles. Ni sur le profilage du lectorat. Un bon roman a toujours une écriture, c’est-à-dire à la fois une langue et un sujet, patiemment élaborés dans la complexité du monde.
Littéraire ne signifie pas alambiqué. Ni « fiction » ni « histoire vraie » ne lui suffisent. Il ne renvoie en soi ni au vrai ni au faux, ni à un temps ou à un autre ; il n’est pas news. En prise sur le réel, il se détache de l’immédiate opinion.
La littérature n’est pas une pêche miraculeuse
À ce titre, l’IA a du chemin à faire, compilant déjà de manière époustouflante des idées savantes. Cet adjuvant d’écriture se pare de son degré de véracité. Mais qu’en est-il de l’intention d’un texte généré par l’IA ? Barthes écrivait : « Le Verbe précède l’acte de part en part. » Qu’on se le dise.
La littérature n’est pas une pêche miraculeuse. Elle évalue chaque mot un à un, les articule et les assume, à partir d’un psychisme obscur qui dirige les choix et fabrique de l’humain à même les ressources du langage.
Quand l’écrivain se bat avec l’incertitude, les hypothèses, sa personnalité, sa conscience d’écrire avec la somme de sa vie, l’IA lui oppose sa série de moules. Ses solutions instantanées, sa lisibilité aléatoire mais programmée, son absence de consistance psychique, et sa confusion entre signature et logo, est-ce identique à l’humain ?
L’IA peut écrire des romans, des intrigues policières, des articles et des idylles. Des pages pompées ici et là, remixées pour l’entendement commun. Y adjoindre de superbes images. Mais quel intérêt de refaire Stendhal ? L’IA a pour moi un goût spectaculaire et Dada. C’est une révolution nécessaire, mais pour l’heure, je reste convaincue que l’humain n’a pas à se justifier de l’être, face à ses propres inventions.
Mon choix d’un bon livre
Mon refuge et mon orage, d’Arundhati Roy, répond à mon besoin de littérature. J’ignorais tout de Kottayam, au Kerala, tant le continent indien est vaste, mais je peux rapporter ce livre à ceux de Salman Rushdie, de V. S. Naipaul, de Rohinton Mistry.
Il retrace l’autobiographie d’une jeune femme résiliente, « de mentalité vagabonde », l’autrice, jetée parmi les classes sociales les plus discriminantes au monde. Elle n’a que dix-sept ans quand sa mère, extravagante, la met à la porte. Une mère odieuse, dure, égoïste, brutale.
« La mise à mort métaphorique a pris fin après une dernière salve : “Tu n’es qu’une pierre de meule à mon cou !” »
Mais l’histoire des sentiments est imprévisible. Cette mère honnie, décédée en 2022, est aussi adorée. La narratrice, qui vit une folle aventure de débrouillardise et de courage, l’honore en lui rendant son dû : lui avoir appris l’anglais, parmi les langues indiennes, sa religion chrétienne, son endurance à faire fructifier une école d’où se hisseront des pauvres et des filles.
Le travail d’écriture est magistral. Il va des détails prosaïques les plus crus aux engagements dans la défense de causes humanitaires, écologiques et sociales, qui coûtent à l’autrice, célèbre pour son premier livre Le Dieu des petits riens (Booker Prize 1997), des moments d’incarcération.
« Comment définir la défaite ? Le triomphe ? »
On y voit l’Inde avec ses religions, ses langues, ses castes, ses solidarités, des personnages colorés et attachants, notamment Pradip Krishen (cinéaste qu’elle a épousé), et, surtout, cet autoportrait si peu complaisant, ni tragique, d’une Roy à la volonté de fer. Sa ténacité à rendre publics des événements privés ne tient, dit-elle, qu’à sa « rouerie inoffensive » ! Quel charme.
Tout est actuel, et rien ne l’est
Quels ont été les supports à la mémoire d’Arundhati Roy ? Peu m’importe quand je la lis. De l’architecture au cinéma, puis de la littérature à l’engagement politique, elle dit s’être enfermée pendant quatre ans pour écrire ce récit méticuleux et mouvementé. Elle y intègre son frère, ses amis, ses amours, ses témoins. Ses habitats fragiles. Ce qu’elle raconte est souvent difficile. Comme sa rencontre avec Phoolan Devi, « la reine des bandits », parlementaire assassinée en 2001, ou avec Camarade Niti, dans la forêt de Dandakaranya. Le résultat est captivant.
« J’étais une petite personne hérissée de pointes. Et diplômée en architecture. »
« Femme libre. Écriture libre. Comme ma mère Mary me l’avait enseigné. Je ne m’étais pas contentée d’éviter la cage dorée. Je l’avais pulvérisée. »
Le titre original de ce récit magnifique est Mother Mary Comes to Me : on peut regretter que cette phrase, empruntée à une célébrissime chanson des Beatles, Let It Be, de Paul McCartney, ait disparu de la couverture francophone. Arundhati Roy commente son choix avec l’humour qui la caractérise. « À Mary Roy. Qui n’a jamais dit tant pis » : debout, sans « façon de se pavaner sous les projecteurs ».
Mrs Mary Roy fut certes son refuge, mais surtout son orage, comme elle écrit avec sang-froid et fatalisme : « Je devais me maintenir à une distance prudente. » Tout ce qui a découlé de cette relation maternelle, pleine de tourment et de sédition, elle l’accepte avec reconnaissance. Non sans remercier aussi l’écrivain John Berger. Ainsi, cette voix forte se détache, à mes yeux, de toute production narrative en 2026.
Mon refuge et mon orage, Arundhati Roy, récit, NRF Gallimard, 2026, 399 pages. Traduit de l’anglais par Irène Margit.
![Vue de l’œuvre de Chiharu Shiota Accumulation—Searching for the Destination [Accumulation – en quête de la destination] (2014/2026), dans l’exposition Chiharu Shiota : Les frémissements de l’âme au Musée des beaux-arts de Montréal. Collection de l’artiste. © Chiharu Shiota / VG Bild-Kunst, Bonn / CARCC Ottawa 2026. Photo MBAM, Julie Ciot](https://lesartsze.com/wp-content/uploads/2026/09/Shiota_comm-_DSF9895c_JC-MOD-360x180.jpg)





























































