Avec une humanité profonde et une simplicité désarmante, Julie Vincent signe et porte Les Vulnérables, la dixième production de sa compagnie Singulier Pluriel, codirigée par Ximena Ferrer.
Loin de l’anecdote, la proposition nous précipite dans une déambulation onirique qui abolit les frontières et le temps. Le récit suit le destin d’un jeune artiste argentin arrivé à Montréal, portant le poids d’un déracinement double : l’exil géographique et l’effritement de la mémoire de sa mère, ancienne actrice aujourd’hui internée.
Sur scène, les conteurs Ju (Julie Vincent) et Vic (Víctor Cuéllar) déploient le destin d’un jeune artiste argentin.
Nouvellement établi à Montréal, il porte la blessure de l’exil et le deuil blanc d’une mère, ancienne actrice dont la mémoire s’efface peu à peu. Une fresque intime où le déracinement rencontre l’oubli.
Lancé à la recherche d’une vieille comédienne ayant connu son père, le protagoniste s’engage dans une quête autant initiatique que mémorielle.
Des rues vibrantes de Buenos Aires aux profondeurs souterraines du métro montréalais, le texte trace une ligne de tension magnifique entre le passé et le présent. Cette traversée, dense et généreuse, fait jaillir avec une nécessité poignante la vérité sur ses origines.

L’art de l’objet et la virtuosité du jeu
L’originalité de la mise en scène réside dans son dispositif de théâtre d’objets. Sous nos yeux, une galerie de personnages écorchés prend vie grâce à des costumes démodés suspendus à des cintres, des marottes et de frêles marionnettes à fils.
Il faut souligner le tour de force de Guillaume Champoux, qui endosse avec une virtuosité rare la quasi-totalité des rôles secondaires. Qu’il incarne un chœur de vieux acteurs assoiffés de vers ou qu’il donne une présence délicate à chaque silhouette, son jeu d’orfèvre insuffle une humanité palpable à ce théâtre de l’essentiel.
Même les lignes narratives les plus fragiles, comme l’évocation d’une artiste ukrainienne par une petite marionnette, participent à cette volonté d’embrasser toutes les blessures du monde.
Une partition bilingue d’une fluidité souveraine
Le spectacle brille également par son architecture sonore, où l’espagnol et le français s’entrelacent avec un naturel désarmant.
La musicalité des langues : pour ceux qui parlent « la lengua de Cervantes », l’expérience est particulièrement savoureuse, l’espagnol apportant une chaleur qui répond parfaitement aux éclats de la poésie de Claude Gauvreau, déclamés avec ferveur.
Un pont culturel : pour le reste du public, l’intégration fluide de surtitres garantit une immersion totale, transformant la barrière linguistique en un pont poétique.
Les Vulnérables ne se contente pas de raconter une histoire ; la pièce nous rappelle que la fragilité, lorsqu’elle est portée avec une telle dignité, devient une force politique et poétique indéniable. C’est un théâtre qui ne s’encombre pas du superflu pour mieux laisser place à la vérité du geste et à la profondeur du voyage intérieur.
Photos : Olivier Hardy




























































