Alexia Bürger nous revient avec un texte magnifiquement écrit, ciselé et percutant : Visages. Sans conteste, il s’agit d’une œuvre étonnante et complexe, dont elle signe également la mise en scène.
Une immersion dans l’intemporel
À peine assis, on pressent déjà que ce sera un spectacle hors du commun. Avant même que la pièce ne commence, les personnages sont dispersés sur scène et dans la salle. Tels des portraits surréalistes, se déplaçant avec lenteur ou immobiles, ils sont comme suspendus dans l’intemporel. Et tout cela est accompagné d’une musique inquiétante en fond sonore.
Des fragments de récits
Il est difficile de résumer aisément l’histoire de cette œuvre, qui est d’une réelle complexité, et de la qualifier précisément. Assurément, elle explore avec brio notre rapport au visage et à notre identité, sous toutes ses facettes. Mais il faut préciser que les longs monologues, aux registres de langage variés, exigent une attention soutenue du spectateur. Des trames narratives éparses composent cette pièce de théâtre, qui ne se rejoignent que par les thèmes abordés et un chœur occasionnel. Néanmoins, Visages est une pièce tantôt philosophique, tantôt poétique ou absurde qui nous porte à réfléchir.

Des interprètes à fleur de peau
Les comédiens sont tous extraordinaires et justes, laissant transparaître leur vulnérabilité.
La merveilleuse Sophie Cadieux interprète L’actrice-plus-jeune, qui s’interroge sur son visage qui a changé, le comparant même à un spectacle : « Quand ça a commencé? Quand? » Plus tard, sa rencontre avec une amie d’enfance, qu’elle peinera à reconnaître, offre un moment empreint d’émotion.
Quant à elle, L’actrice-plus-vieille (Marie-Thé Morin) se voit disparaître lentement. C’est d’ailleurs le personnage le plus effacé. Pourtant, on en aurait pris davantage de cette excellente comédienne qu’on aimerait voir plus souvent sur les planches.

Par ailleurs, Émerick (Étienne Lou) souffre d’un trouble neurologique qui lui fait voir les visages des gens se déformer. En crise et en colère, il nous tient en haleine tout au long de son monologue. Derrière lui, un jeu d’ombres accentue le caractère sinistre de la scène. Doubleur de films, il en vient à discuter de façon imaginaire et absurde avec Brad Pitt, seul visage qui lui semble immuable, lequel l’entretient d’Empédocle et de sa théorie sur l’humanité.
Puis, Artem (Anne-Marie Olivier), simple caissier et sosie de Vladimir Poutine, devient un véritable double du dictateur, passant du « je » au « nous ». Cependant, lorsque Poutine devient détesté, des questions se posent sur l’identité d’Artem, sur le visage qui le définit et sur sa fierté d’être un sosie.
Enfin, Isabelle Brouillette livre un moment très fort, incarnant simultanément La femme aplatie, qui étudie le dessin à Florence, ainsi que son enseignante. La comédienne apparaît en clair-obscur, rappelant un tableau de Caravage. Changeant son accent pour alterner entre les personnages et tournant sur elle-même, son jeu est parfait. La professeure conseille à l’étudiante de dessiner tout d’abord le nez, ce qui résonne fortement avec les épreuves difficiles qu’a traversées Isabelle Brouillette dans sa vie réelle.



L’identité superposée
Cette œuvre mêle faits vécus et fiction, tout comme la précédente pièce d’Alexia Bürger, Les Hardings, en 2018, qui avait été acclamée par la critique. La force et la complexité de Visages résident dans toute la recherche et la réflexion sous-jacentes. On y aborde le thème du visage et de l’identité, mais aussi de la création, avec des extraits de textes de philosophes et d’écrivains connus. Chaque personnage a une personnalité redoublée, avec un visage pour deux, que ce soit avec son double ou un autre personnage imaginaire. Et chacun d’eux est en lien avec la représentation.
Il faut dire que les thèmes se traduisent également dans la scénographie par des masques hyperréalistes ainsi que des rideaux qui se dévoilent par couches successives, les uns derrière les autres; autant de symboles d’une réalité qui en cache toujours d’autres. Notons aussi les magnifiques lumières, très réussies, de Martin Labrecque et les somptueux costumes d’Elen Ewing.
Visages : un miroir tendu au spectateur
Ce spectacle est marquant et ne nous laisse pas indemnes ni le cœur léger. Il nous porte à réfléchir à l’identité et au visage, à leur importance pour nous : le visage qu’on présente à autrui, que l’on perçoit chez l’autre, mais aussi, parfois, celui qu’on cache derrière un masque ou qu’on prétend avoir… Le visage qui définit notre identité, mais qui change, vieillit… puis qui s’efface, pour ne laisser place, finalement, qu’aux os.
Mais l’importance du visage ne tient-elle pas simplement au fait qu’il représente ce dont tous se souviendront après la mort?

Visages – informations et billets :
Espace Go (à Montréal, jusqu’au 9 mai 2026)
Festival Carrefour (à Québec, du 9 au 11 juin 2026)
Durée : 1 h 25 sans entracte.
La pièce Visages est une création du Théâtre français du CNA et de Espace Go.



























































