La pièce de boulevard qui prend l’affiche au Théâtre Jean Duceppe intitulée Frères porte peut-être plus à réfléchir du néant actuel des feintes masculines que ces rires qui fusaient, à l’occasion, lors de la Première.
On était venu, bien entendu, pour rire comme à un festival et la foule ricanante était, au départ, aussi bruyante que nos auditoriums bondés à l’école secondaire d’autrefois.
Musique et décor splendides
En ce tableau d’immigrants égyptiens de première, seconde et troisième générations arrivés puis enracinés au Québec, nous sommes accueillis dans un magnifique décor de chalet largement fenestré servant de lieu de conciliabule familial.
Le regard des acteurs se porte envers le public spectateur et, au tout début, nous rêvons déjà, propulsés au bord d’un rivage de notre beau pays par l’emportement d’une musique magnifiée, fusant d’un piano ravissant, orchestrée mélodieusement sous des doigts spectraux et inconnus.
Cette joie musicale, sans vaine parole, nous est offerte comme ce sera le cas à maintes reprises durant la pièce d’une heure 45 minutes sans entracte.

Huit hommes sur scène
L’oeuvre de Nathalie Doummar réunit huit personnages masculins contrastés, fatalement hétérosexuels car aucune zone grise amoureuse n’apparaît (à part un couple d’hommes à progéniture avérée, donc de ré-orientation alors peut-être inavouable, qui patauge d’impuissance à un moment, peut-être, à vouloir aborder la question de l’amour ne sachant presque jamais dire son nom — mais c’est bien ombrageux cette incertaine impression tristement évanescente) et l’équivalent du conspué mot N soit tapettes est même largué à répétitions. Passons donc vite…
L’amour conjugal moribond comme thème central supplantera cependant bientôt l’amitié et la spécieuse bonne entente de cette fratrie qui en arrive même aux poings comme sujet vital.
Aucune solution en vue, malgré qu’ils soient tous des personnages diserts employant le rude langage malhabile de la fanfaronne masculinité d’aujourd’hui et d’hier.
Autres mots allusifs
Au tout début de la pièce surgira le mot horripilant de Palestine, et, pour tout ce qu’il soulève de primordial et de vraiment dramatique, on l’enterrera aussitôt comme inabordable : après tout le rire bien gras ne survivrait pas à un seul moment de réflexion à ce meurtrissant sujet.
De même surgira l’évocation du personnage politique courageux, gigantesque figure que fut Abd el-Nasser (relire Un printemps arabe de Jacques Benoist-Méchin, Éditions Albin Michel, Paris, 1959, 507 pages).
Comme il reçoit subito-presto un blâme du chrétien ultraconservateur joué par Paul Ahmarani, on passe à autre chose plus propre à la sustention du rire.

L’absente épouse-mère malheureuse
L’épouse du personnage central qu’est Nabil (Manuel Tadros), on l’apprend enfin, aura courageusement décidé de rompre avec son malheur nuptial qui l’aura emprisonnée sa vie entière et, typique refus de toute réalité en ce coin du monde d’ancienne sagesse oubliée, on cessera par forte finesse d’un psychologue de rigueur (Ariel Ifergan) de répondre à ses appels filiaux ou conjugaux.
Inutile de dire que certains personnages trop présents et caricaturaux au possible (le criard Neil Elias) frôlent la limite de l’imbuvable mais c’est un peu du naturalisme justifiable à la Zola.
Des crises à répétition de ce petit homme sans envergure ni morale ni intellectuelle achèvent à peine d’exaspérer celui qui cherchait une intelligence solide entre tout ce beau monde en mal de vulnérabilité avouée.
Feuilles mortes de Kosma-Prévert
La pièce offrira comme dragée finale pour avaler toutes ces dissensions entre générations incongrues, une chanson célèbre et vénérée en plus soit Les feuilles mortes (Autumn Leaves en anglais).
Rappelons-en les paroles presque exsangues au rapport de ce qu’on aurait voulu exposer plus habilement:
Tu vois… je n’ai pas oublié… en ce temps-là, la vie était plus belle et le soleil plus brulant qu’aujourd’hui. Tu étais ma plus douce amie et la chanson que tu chantais toujours, je l’entendrai! C’est une chanson qui nous ressemble… Toi tu m’aimais et je t’aimais. Et la mer efface sur le sable les pas des amants désunis.
Il manque à cette pièce d’essentiels moments de rappels poétiques de l’amour conjugal envolé. S’ils avaient été proposés, oui, en poésie, par l’autrice, pour actualiser cette satire, alors une tendresse crédible finale aurait triomphé du deuil à faire en ce vaudeville.
Débit de logorrhée
Outre que l’articulation des comédiens doit refléter sans cesse, on le comprend, hélas, le ton âpre de ce parler, les rudesses et brusqueries masculines si viriles de superficialités, on en vient vite à ne pas trop regretter de saisir à moitié l’à-propos des âneries qui défilent, les préjugés et empêchements d’être de tout ce monde dit masculin.
Est-ce un monde trop genré pour nous séduire en ces temps de génocides arabes meurtriers confinés à l’outrageante indifférence égyptienne?
Et, en notre pays transi d’hivers congelant nos douleurs vives d’assister impuissants à la négation de notre putative humanité désespérée d’amour vraiment fraternel, le rire peut ne pas apparaître comme déplacé.
Ainsi, si telle est la froide réalité générationnelle de l’immigrant arabe d’Egypte parvenu jusqu’ici par-delà ses descendants qui déchantent, ça deviendrait un caricatural tableau passablement réussi.
FRÈRES au Théâtre Jean Duceppe
Texte et co-mise en scène Nathalie Doummar
Co-mise en scène Jean-Simon Traversy
Interprétation Paul Ahmarani, Mustapha Aramis, Étienne Coppée, Neil Elias, Ariel Ifergan, Jean-René Moisan, Nour Shoukry, Manuel Tadros (en alternance avec Jean-François Casabonne) et Antoine Yared
Conceptions et collaborations Étienne Coppée, Marie-Hélène Dufort, Yuna Guivarc’h, Leticia Hamaoui, Mayumi Ide-Bergeron, Oleksandra Lykova, Xavier Mary, Sylvie Rolland-Provost
Photos : Danny Taillon




























































