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nfant, le jeune Denys était «maladivement timide, plutôt sage mais entêté. Somme toute, assez désagréable», dira-t-il. Son frère Bernard, avec ses boucles blondes et sa gentillesse, était le préféré de tous. Et Denys en était jaloux. Dans son ouvrage Flashbacks de Denys Arcand, l’auteur nous fait part de sa correspondance avec des gens connus ou non, des lettres reçues, qu’elles soient enrobées d’amour, de flatteries, de moqueries ou de haine, cela semble l’amuser. Rien ne paraît atteindre cet homme où l’on voit poindre des éléments de grande sagesse.
Quand le père prend le large
Son paternel était marin. À l’âge de 16 ans, il s’engage comme moussaillon sur un pétrolier allemand (le Vistula B) de Montréal à Buenos Aires. Qui plus est, le jeune Horace ne parlait pas l’anglais, la langue d’usage dans la marine. Il avait glissé un cours complet de langue anglaise dans ses bagages.
Un an plus tard, il était bilingue. Son apprentissage complété, il devint pilote et il voyage surtout dans le Pacifique Sud. Il connait le Cap Horn, la Terre de Feu, Valparaiso, l’Australie, Tahiti. Il fait le tour du globe maintes fois. Un jour, il arrive à la maison avec une jarre de cari, cette épice que les Chinois lui avaient vendue dans le port de Singapour. Il recommande à sa femme d’en mettre un peu dans ses sauces d’accompagnement, quelle que soit la viande. L’auteur estime que, pendant des années, il a fait partie de la seule famille qui mangeait du cari dans cette contrée.
Déjeuner au caviar
En Russie, pour récompenser le capitaine du bateau qui a accosté à bon port, les autorités lui offraient de la vodka mais Horace n’aime pas tellement cette boisson enivrante. Pour compenser, on lui offre des boites de caviar de la mer Caspienne, «du format de nos boites de petits pois». Pour déjeuner, l’adolescent étale goulûment le caviar sur des toasts de pain Weston. Aussi, une armoire de la maison est consacrée aux bouteilles d’alcool reçues en cadeaux dans différents pays du monde.
Jeune fille, sa mère Colette entre chez les Carmélites. Et durant son noviciat, elle reçoit de constantes visites de son bel Horace. Malgré les embûches (grille de fer, figure cachée d’un voile noir opaque), les conversations étaient interminables. Finalement, la Mère supérieure a suggéré à Colette de retourner dans le monde et d’épouser son cavalier.
Un voyage de noces de quatre mois
Quand ils se marient, ils vont en France et en Italie. Le voyage est culturel et religieux : la chapelle Sixtine, le Carmel de Lisieux, le Louvre, l’Opéra de Paris, la Scala de Milan… Régulièrement, ils revoient des photos d’eux devant le Duomo de Milan et sur les pentes de l’Etna. Dans la plus belle maison de Deschambault, Colette est fort occupée à diriger la maisonnée mais elle occupe aussi ses loisirs avec la peinture et le piano. Elle a un faible pour Chopin. Bach est trop sévère à ses yeux, par contre Mozart est charmant. Elle jouait aussi au tennis sur leur domaine avec le jeune Denys. Elle va à la messe presque tous les matins car la carmélite n’est jamais loin. Quand Denys lui présente une jolie fille comme sa future épouse, elle le prévint que «cette femme est sûrement une belle occasion de pécher.»
Assez loin des camarades
Le fait d’avoir vécu avec un père capitaine de bateau, le cinéaste avoue qu’il se sent assez éloigné des gens de la terre, les ruraux (Maria Chapdelaine) et des ouvriers (Bonheur d’occasion).
À quelques reprises dans le livre on peut lire que les parents se sont sacrifiés pour donner des études supérieures à leurs trois garçons. Les filles voulaient aussi poursuivre leurs études mais le père trancha : «Tu n’as pas besoin de cours classique pour élever des enfants et faire de la soupe aux choux.» Elles n’étaient simplement pas nées dans le bon siècle.
Luce Guilbeault et son sourire narquois
En 1971, le cinéaste cherche une comédienne pour tenir le rôle principal de son premier film, La maudite galette. Il s’agit d’un caractère «violent, brutal et vulgaire». Il fait le tour du bottin de l’Union des artistes pour n’essuyer que des refus catégoriques quand ce n’est pas des insultes. Désespéré, le réalisateur voit les dates de tournage approcher et le rôle principal n’est toujours pas comblé. Un comédien de la production, Marcel Sabourin, intervient : il parle à son camarade de «cette actrice qui n’a peur de rien, Luce Guilbeault». La comédienne est à New York mais elle revint aussitôt et le tournage fut un émerveillement autant pour le réalisateur que pour l’actrice.
La mort de la comédienne le sidéra
Par un matin d’hiver ensoleillé, Guilbeault invite le cinéaste à déjeuner. «Elle paraissait calme et heureuse mais derrière son sourire, on sentait chez elle sourdre une étrange mélancolie (…) Je la voyais pour la dernière fois. Sa mort me sidéra.» Sans qu’on sache trop pourquoi, il y a des camarades qui nous marquent pour la vie. Guilbeault personnifia aussi la Réjane Padovani qu’elle incarna avec un égal bonheur. Assurément, elle était exceptionnelle! Un demi-siècle plus tard, je revois encore son petit sourire narquois à l’écran.
Des torrents de larmes
Plus grand-chose n’étonne Denys Arcand. Dans les entrevues, il reste impassible, comme si les objets et les êtres lui étaient étrangers. Pourtant, durant le service funèbre de son père, il fut «soudain envahi par un sentiment de tristesse immense, océanique.» Il était franchement inconsolable. De l’église au cimetière, les larmes coulaient à flots. Sa compagne a dû l’amener à l’écart, l’asseoir sur une pierre et lui mettre longuement la main sur l’épaule pour essayer de le calmer.
L’enseignement : pas pour lui
Pour gagner des sous, des amis bien placés lui ont proposé un poste de chargé de cours aux niveaux collégial et universitaire. Un professeur est supposé transmettre son savoir à ses étudiants mais Arcand avoue d’emblée, «n’avoir jamais rien su».
Par cette affirmation, il affiche une modestie exemplaire mais aussi un beau mensonge. Dans les derniers chapitres de ses Flashbacks, devisant sur les meilleurs cinéastes, les plus grands auteurs, qu’ils soient anglais, français ou allemands… ou encore sur le sens profond de la vie en déroute, il nous étale abondamment sa grande érudition. Il voue d’ailleurs une admiration profonde à son camarade Robert Lepage, ce merveilleux artiste qui sait des choses que peu de gens savent : «Speak White : ça vient des champs de coton américains.»
Le déclin de l’empire américain
Avec un budget dérisoire, il a engagé des comédiens inconnus. Arcand sait dénicher de grands talents. Il va chercher Rémy Girard qui fait carrière à Québec et lui confie le rôle principal, ce personnage volubile qui se dénude à l’écran. Puis, Gabriel Arcand, le motard, petit ami de Louise Portal, avec son langage ordurier. Les recettes aux guichets montent en flèche. Mais quel est donc le rapport de Denys Arcand avec le succès? «Le succès est la chose du monde la plus imprévisible, la plus agréable et la plus dangereuse que je connaisse.» Quand le réalisateur débute le tournage d’un nouveau film, sa prude mère le prévient : «Surtout, ne nous fais pas honte!»
Les parents ont fait d’énormes sacrifices, comme déménager à Montréal, pour offrir des études supérieures à leurs trois fils : Gabriel, Bernard et Denys. «Ils espéraient un évêque, un supérieur des Jésuites, un juge de la Cour suprême…» À leur grand désarroi, ils ont hérité d’un comédien, un anthropologue et un cinéaste…
Flashbacks de Denys Arcand, Leméac Éditeur, 2026, 120 p.

























![Vue de l’œuvre de Chiharu Shiota Accumulation—Searching for the Destination [Accumulation – en quête de la destination] (2014/2026), dans l’exposition Chiharu Shiota : Les frémissements de l’âme au Musée des beaux-arts de Montréal. Collection de l’artiste. © Chiharu Shiota / VG Bild-Kunst, Bonn / CARCC Ottawa 2026. Photo MBAM, Julie Ciot](https://lesartsze.com/wp-content/uploads/2026/09/Shiota_comm-_DSF9895c_JC-MOD-360x180.jpg)





















