Au premier abord, on ne se rend pas bien compte de l’énergie déployée à la transcendance de la virtuosité technique au pur service de l’expressivité dramatique primordiale de chacun des rôles héroïques éponymes: elle demeure l’invisible cheval de bataille de la version chorégraphique par John Cranko (1962) du Roméo et Juliette dansé sur la musique de Serge Prokofiev par le Ballet National du Canada.
L’exploit collectif du phénoménal Ballet national du Canada qui célébrait 75 années de vocations en cette oeuvre, samedi soir 31 octobre, trouva en ces doubles coeurs vivants et expirants de Roméo (Oliver Yonick) et Juliette (Isabella Kinch) la gloire la plus absolue.
Prouesses radieuses
Dès le premier acte, soit un Pas de trois avec les figures de Roméo, Mercutio (Donald Thom) et Benvolio (le sensationnel et impeccable Tom Cape) virevoltant avec des assemblages de grands jetés exigeant la plus pure synchronisation du trio, ce numéro nous met en haleine du brio de cet apparent badinage frivole et gai agissant en prélude des réjouissances fraternelles de ces adolescents: même je dirais que les exubérances sont d’âge pubère mais jamais hors d’haleine… et ce numéro d’effervescence dure à la limite des résistances musculaires humaines.
En ce premier acte qui nourrit l’oeil du spectateur des plus beaux costumes qui se puissent concevoir en scènes groupées de foules en liesse se déplaçant multicolorées, survient le plus grand moment d’exploits en prouesses physiques pour l’élégantissime Hercule que devient alors Roméo: des portées à bout de bras fort acrobatiques n’y paraissant en rien que d’un naturel désarmant, portées de sa dulcinée par lesquelles le premier danseur-étoile Oliver Yonick démontre sa force prodigieuse à faire ainsi voler en suspension aérienne la grandissime interprète extatique jouée sans faille par Isabella Kinch.
Arabesques stellaires
Au firmament du Ciel, au balcon érotisant de ce pas de deux, Isabella Kinch dessine en ses poses d’arabesques transportées des lignes d’une grâce inoubliable. C’est du grand art porté à sa plus absolue perfection, sans doute le grand moment technique de la chevauchée amoureuse virginale.
Variations de Mercutio
Alors que les numéros de virtuosité s’enchaînent à l’Acte 2, le danseur Donald Thom au rôle de Mercutio doit feindre l’émotion de la plaisanterie en pleine fête populaire avec des gestuelles d’une précision chirurgicale notamment d’incessantes pirouettes et des assortiments de petites batteries sur musique rythmée.
Il meurt pourtant au coeur de ce jeu de joliesse et d’insouciance générale réussissant à dissocier l’émotion de sa propre tragique fin. Quel tour de force!
Quoique j’ignore s’il dut aussi s’exécuter en matinée du même jour de Première donc deux fois de suite un même jour, soit lors de la prestation gratuite offerte en ces mêmes lieux scéniques pour le grand public, sa performance en soirée mérite de sincères éloges.
La Chambre, Acte 3
L’Aubade et l’Adieu du dernier acte auront glorifié l’habileté de Roméo lorsque Juliette se frôle à lui par de fines légérissimes glissades perpendiculaires le long de son viril corps en exigeant du jeune mâle et de sa pubère des transferts de poids fort inconfortables anatomiquement, sans qu’il n’en paraisse rien, bien entendu, les danseurs devant convaincre un public magnétisé de ne voir que la surgescence des sentiments amoureux.
Crypte: mort de Juliette
La simulation du poids de la mort de l’héroïne désespérée, le relâchement musculaire total d’Isabella Kinch en absolu cadavre inanimé, jamais n’avais-je vu pareille réalité d’interprétation alors que la soulève par déchirement, en douleur conforme et d’entendue complicité, le beau Roméo qu’incarne du début à la fin, l’extraordinaire Oliver Yonick. Quel couple inoubliable digne d’entrer aux annales de la danse!
Un mot final pour saluer la direction de l’excellent orchestre en ses bois, cuivres et quatuor à cordes, sans que j’oublie de louanger ici la beauté de la progression astucieuse des éclairages.
Des salves de salutations méritées eurent raison de pleuvoir au rideau final du Centre des arts de la scène Four Seasons en cette radieuse richissime ville de Toronto fêtant en liesse cet anniversaire de sublime réalisation.

























![Vue de l’œuvre de Chiharu Shiota Accumulation—Searching for the Destination [Accumulation – en quête de la destination] (2014/2026), dans l’exposition Chiharu Shiota : Les frémissements de l’âme au Musée des beaux-arts de Montréal. Collection de l’artiste. © Chiharu Shiota / VG Bild-Kunst, Bonn / CARCC Ottawa 2026. Photo MBAM, Julie Ciot](https://lesartsze.com/wp-content/uploads/2026/09/Shiota_comm-_DSF9895c_JC-MOD-360x180.jpg)




















