Métier, éditeur, éditrice : dans la galaxie Gutenberg, une — ô combien — courageuse et fertile aventure sauvegarde la merveille culturelle de la bibliodiversité.
Dans la cosmogonie du livre, il y a des éclats célestes et des corps éteints. Poussière d’étoiles ou soleils illuminant nos nuits, les oeuvres littéraires s’attirent des amoureux·ses infidèles et des inconditionnel·les : il y a ceux qui les lisent, ceux qui les classent et ceux qui les offrent, mais on connait moins ceux qui les fabriquent. De quels soins ils les entourent, jusqu’où ils vont pour les populariser ou, au contraire, les forcer à atteindre le prestige de ce qui se garde sous clé.
Parmi ces éditeurs — jadis un métier d’hommes — et éditrices — elles sont nombreuses désormais —, il y a des familles à la fortune personnelle investie dans l’édition. On connait Gallimard, Flammarion. Certains sont restés petits, commercialement parlant, comme P.O.L, Minuit et quelque cent autres.
Forçats ou PDG ? L’éditeur n’est pas l’Investisseur à profit, celui qu’on craint désormais comme le tyran d’un empire : on a vu la démission récente des cent vingt auteurs et autrices de Grasset ; unis derrière leur éditeur, Olivier Nora.
Du livre de poche au bijou sur papier rare, jusqu’à présent les éditeurs ont tout sauf un monopole. Bien sûr, c’est la course à la notoriété, le chiffre d’affaire. Car il faut la bosse de l’entreprise, le sens de la gestion, du flair en affaires comme avec les écrivain·es. C’est la course au succès, une fois l’étalon ou la jument princière sorti·e de l’écurie.
Une passion, un défi
Votre critique ici présente aimerait les avoir tous et toutes lu·es. Connu·es. Et partagé·es. Car ceux et celles qui fabriquent ces objets précieux, ou divertissants, ou savants, et surtout la crème de l’édition, la littéraire, peuvent nous rendre avides de découvrir comment ils ont pu exister et voyager jusqu’à nous.
Ce métier de coeur et de technique admet de nombreux partenaires. Parions que le plus excitant de ce qui allume les éditeurs, les éditrices, se cache chez ces agent·es secret·es des petites maisons d’édition. Foin des rabat-joie qui ne jurent que par l’image ! L’amour du texte existe depuis la nuit des temps. Homme, femme, enfant veulent des histoires, des récits, des fictions, des contes, et, comme le dit le slogan de Tintin, inventé par un éditeur hollandais en 1947, des livres bons « pour les jeunes de 7 à 77 ans ».
Qui édite le sait : toute lecture est une aventure, intime ou amicale, celle qui vous transporte, aux appartements inattendus, aux chambres sombres, aux comptoirs de café, aux tables des bons vivants et aux librairies encombrées de piles inégales, où ces produits de l’édition, de l’écriture et de la lecture sécrètent de la vie. On les dit « des forçats de l’édition de prestige », ils et elles sont essentiel·les à la vie culturelle. Charmant venin.
À l’enseigne du pot cassé
Éloge de la petite édition littéraire est ainsi une bible et un livre d’histoire. 300 maisons d’éditions, littéraires et françaises, y sont évoquées. On les a toutes vues passer au Québec. On en aura échappé, trop discrètes : voyez leur programme poétique, L’Encyclopédie des nuisances, Ides et Calendes, la Musardine ou les Éditions du charme ; énigmatiques, Dehors, Moires, Le Palimugre ou Charleston ; spécialisées, Hacon and Ricketts ou Ring ; nominales, Fanlac, Monsieur Toussaint Louverture ou Crès ; tendre, l’Atelier de l’agneau.
Les enseignes prestigieuses portent des noms illustres : Adrienne Monnier, Bourgois, Champion, José Corti, Maspero, Nadeau, Pauvert… On croirait un continent pour collectionneurs : Les Belles Lettres, Les Cahiers libres, Cent Pages, Champ libre, La Découverte, L’Iconoclaste, Plein Chant, Unes, Les Forges de Vulcain. Frissons ou flânerie, c’est L’Arbre vengeur, Minuit, Ombres, Le Bruit du temps, Champion, La Fabrique, Les Prairies Ordinaires, Le Promeneur, Le Tripode, Le Petit Flou. On pourrait les nicher ensemble à La Maison des Amis du livre. Évidemment, il y a des clans, des réussites et des faillites.
Ainsi, au delà des noms, il y a des personnes, qui travaillent démesurément, engagent toute leur existence, généralement leur fortune, s’associent, vivant pour nous, lecteur, lectrice, auteur, autrice. Ce livre épais et dense le raconte. Fouillé, savant malgré les anecdotes vives, l’auteur mériterait de rejoindre ladite collection « Rat de bibliothèque » ! « Raison d’agir » ! Car elles se déclinent au pluriel, les raisons qui font la passion d’embrasser l’univers de la littérature.
Sillage, au seuil et sans pareil
Vous l’aurez compris, plus que des enseignes, ces Sirènes, Sonatine, Sous-sol, La Table ronde, Tchou, l’édifice littéraire tiendrait en un poème aux Éditions de la Tour. Puissent-elles continuer de créer des lieux imaginaires, tels ces géniaux Le Tout sur le tout, Treize étrange, et Éditions du Trésor.
Malgré l’élogieuse verve de Bessard-Banquy, bien des noms, ici ramenés au jour, seront oubliés, tombés dans le pot-au-noir inextricable des invendus et des gloires éphémères. Mais il demeure des Adrienne Monnier, indissociable de l’aventure littéraire, celle d’un Joyce quasi aveugle qui, au sommet de la chose littéraire, donna un livre illisible à sa sortie et, pour parachever l’offense, interdit ici et là.
Au Québec, ces passions de l’édition littéraire existent également. Attachées à la petite librairie, à l’écriture en douce et à la lecture muette, sur un très petit bassin d’adeptes, ils et elles marquent par leur travail ce qui devrait figurer dans un Éloge de la petite édition littéraire et partager les lauriers. Je pense surtout ici à Marc Desjardins, éditeur d’ouvrages magnifiques à l’enseigne du Temps volé (tvé), inspiré autant par les Jacques Ferron que par les Jean-Jacques Pauvert, qui résista, têtu, de 1995 à 2010, avec ses maquettes singulières, son graphisme perlé, son papier superbe et ses textes littéraires à l’avenant.
Comme au Castor astral
La bibliophilie s’accompagne parfois d’expositions. Éditer est souvent un art, en sus d’un engouement de langue. Verdier, Sabine Wespieser, Le Tripode ont réussi en France à hisser les leurs au palmarès du succès. Actes Sud n’est jamais devenu producteur de Fast book. Les autres, ceux et celles de la petite édition littéraire, continuent de vivoter.
Il arrive aux éditeurs de s’arracher un·e auteur·ice. Les coups de gueule s’en mêlent alors, la politique et le marché. Des sommes colossales y sont investies, récoltées, envolées ; on ne saura pas ce qu’il en revient aux écrivain·es. Le professeur Bessard-Banquy a plutôt trempé dans les sargasses des collections d’avant-garde et des micromarques, et préféré y accueillir les grandes marées de leurs inventions.
Ce livre savant forme donc un paysage, et non un roman, de deux siècles d’édition littéraire française. Qu’on en retienne que derrière chaque écrivain·e, quelques personnalités méritantes, engagées et le plus souvent effacées et diplomates, y tiennent maison close, maison mère, maison de verre, maison maître, maison céleste, maison de culture, une très fière lignée.
Éloge de la petite édition littéraire, Oliver Bessard-Banquy, Le Méjan, Actes Sud, 2025, 409 pages.



























































