Notre époque est au relâchement et quiconque s’en formalise passera, au mieux, pour un nostalgique irréaliste.
Cependant, quiconque a connu Alexandre Tharaud à son zénith d’interprète et détient, comme moi, les joyaux baroques et pré-classiques ou romantiques de ses quatre ou cinq enregistrements sur disque compact faisant encore scintiller toute sa réputation actuelle de grand soliste français — celui-là aura un tout petit peu peu déchanté du rendement offert à son récital du samedi 2 mai, salle Bourgie.
Quatre coups de tonnerre
Tous sur étiquette Harmonia Mundi, ces CD incontournables de toute collection substantielle, rappelons-les: tout d’abord son album Rameau (2001), son album Bach (2005) , son album Couperin (2007) et enfin son album Scarlatti (2011). Plus que son album des Préludes de Chopin (2008) qui marqua le début de ses premiers caprices avoués d’interprète, ils auront marqué favorablement, et à jamais, l’opinion qu’aura conservé de lui tout mélomane exigeant.
Mozart en lecture à vue
Svjatoslav Richter après son accident cardio-vasculaire avait judicieusement commencé d’offrir des récitals en lecture à vue. Bien entendu, son talent restait inégalable et personne n’aurait voulu se priver d’entendre cette intelligence du piano en récital jusqu’à sa mort de vieil homme tragiquement diminué (pour ma part je l’entendis à Prague en 1990 et à Antibes au printemps 1992).
Bien lire la musique est une prouesse qui s’observe avec différenciation, tout de même. La sonate dite Alla Turca de Mozart, si bien connue de tous en son troisième mouvement, n’avait pas l’aisance minimale audible qu’offre la mémorisation et, même nos élèves du Conservatoire, ou de nos écoles universitaires font souvent beaucoup mieux à leur récital mémorisé de graduation au premier cycle.
Ornementations discutables au Rameau
La splendide Suite en la de Jean-Philippe Rameau que la méconnue pianiste hors-pair Marcelle Meyer enregistra le mieux du monde en 1954-55 fut un des joyaux du disque couronné de Tharaud. S’il l’avait endisquée cette suite, avec les ornementations exagérées et plus que précieuses ou affectées qu’il a offertes à outrance à son récital, il n’aurait jamais été consacré Choc de la musique en 2001.
Soyons clairs, les étapes de la rhétorique du discours musical et langagier n’en souffrent pas de cette lecture à vue, car l’invention est respectée en sa disposition, mais l’élocution est forcément différente quand on lit comparé au rendement dégagé du texte qu’offre la mémorisation du cerveau entraîné à cela.
Chansons françaises fragmentaires
C’est une excellente idée de choisir de la chanson française connue mondialement et Piaf, Trenet, Brel, Barbara, La Bohème d’Aznavour enfin tout est bien reconnu ou accueilli par le public d’ici dès que c’est écrit aussi savamment que le réaliserait Poulenc s’il était encore parmi nous.
Suggestions de Vigneault
Éveillons-nous un peu : bien plus grand que tous ces Français, Belges et Arméniens que monsieur Tharaud nous ramène, je me permettrai de lui signifier plus grand qu’eux tous réunis, soit les chansons de notre poète suprême et nobélisable Gilles Vigneault lui sont accessibles s’il s’en donnait respectueusement la peine.
Pour plus de vaillance et d’effort d’écriture, quelque improvisation qu’il y ajoutera plus tard à sa guise un peu ivre en ces douloureux temps actuels si horribles pour la carrière durable, je formule le souhait que l’interprète français — en phase aigue de relâchement bohémien plus qu’en compétence naturelle à l’art imprévisible de l’improvisation (car Tharaud n’excelle pas en cet art au sommet d’Everest auquel n’atteint vraiment que Art Tatum), — je suggère qu’il consacre son attention sur Vigneault.
Quatorze merveilles insurpassables
Notamment, qu’Alexandre Tharaud le Bohémien en puissance écoute les harmonies de cette accentuation d’ici du français d’Ancien Régime conservé(e) chez nous, oui, à son bénéfice: j’offrirai seulement une parcelle de 14 authentiques merveilles parmi cinq cents autres chansons acquises en ma collection, en ordre de leur magnificence poétique et musicale.
Voici ces chansons de Gilles Vigneault afin qu’on nous dise clairement si elles ne valent pas absolument toutes celles d’Eddy Marnay voire toute la musique de Nino Rota et de Michel Legrand : Le Vent, Pendant que, J’ai pour toi un lac, La Manikoutai, Le Voyageur sédentaire, Avec les Vieux mots , Fer et Titane, Mon pays 1 et 2, Jean du Sud, Les gens de mon pays, Si les bateaux, Il me reste un pays.
Orchestrons ces uniques chansons à la Ravel et tous les Grammys tomberont du Ciel comme tourtes réapparues au Ciel des chasseurs de primes.
Vocation et ascèse
Ainsi, si Tharaud nous prive désormais, en son relâchement affiché des splendeurs de Gaspard de la Nuit, du Tombeau de Couperin, de tout Fauré -un compositeur raffiné que les autres pianistes affinent (notamment ce récent double album de Marc-André Hamelin sur Hypérion et l’intégrale récente du jeune Lucas Debargue), eh bien voici un possible Chemin de Croix épurant, tout en chansons québécoises, pour quelqu’un qui passerait, avec un peu d’intérêt attentif, en disant Présent ! face aux réels trésors patrimoniaux du Québec musical.
INTERPRÈTE
Alexandre Tharaud, piano
PROGRAMME
MOZART Sonate pour piano n° 11 en la majeur, K. 331 « Alla Turca »
RAMEAU Suite en la mineur, RCT 5, des Nouvelles suites de pièces de clavecin
POULENC
15e improvisation en do mineur, FP 176, « Hommage à Édith Piaf »
Les chemins de l’amour, FP 106
TRENET
L’âme des poètes (arr. WIÉNER)
Mes jeunes années (arr. WIÉNER)
Monsieur, vous oubliez votre cheval (arr. WEISSENBERG)
SATIE Je te veux (arr. WIÉNER)
BREL Ne me quitte pas (arr. Abdel Rahman EL BACHA)
Alexandre THARAUD Improvisations sur des chansons de Piaf, Barbara, Baker et Brel
























































