Au cœur de la rue Saint-Denis, triste, sinistre et presque déserte en ce gris jeudi soir, quelque chose d’inattendu m’attendait, une oasis lumineuse où il faisait bon respirer, regarder, entendre et, surtout, s’émerveiller jusqu’aux larmes. Cette oasis portait un nom : Après on va où ?, le spectacle bouleversant de Michel Rivard. Et c’est précisément ce genre de rencontre rare, singulière et habitée jusqu’à l’os, qui ravive mon propre moteur à l’écriture, cette impulsion viscérale qui pousse à mettre des mots sur ce qui remue profondément, là où ça fait mal et ça fait du bien en même temps.
S’il fallait choisir un seul être pour parler d’une vie dans toute sa profondeur, sa largeur et sa vérité nue, Michel Rivard occuperait sans conteste le sommet. Dans ce spectacle d’une maîtrise confondante, interprétation, texte, chansons, scénario, mise en scène fondus en un seul souffle, il prouve une fois encore qu’il est non seulement l’un des plus grands poètes de sa génération, mais un homme dont la réflexion, l’érudition et l’expérience ont mûri jusqu’à cette forme rare et lumineuse : la sagesse apaisée de celui qui a tout traversé et qui, enfin, sourit à la vie.
Après on va où ? est une œuvre d’une beauté qui fait trembler, traversée d’une douceur qui désarme. On y suit un homme et son double, lui-même, hier et aujourd’hui, qui revisitent ensemble les aléas tumultueux de l’existence : les succès fulgurants, les ratés cuisants, les amours vécus à plein, les enfants, et puis Noé, ce petit-fils qui appelle son papi. Tout se déroule dans une salle d’attente où flotte une musique d’ambiance laissant deviner, au grand bonheur de l’auditoire, les airs connus de Rivard. Mais cette salle d’attente devient peu à peu quelque chose de plus grand, de plus vertigineux : une allégorie puissante de la vie elle-même. Des noms y sont appelés, jamais le sien. On comprend alors, le cœur serré, que ces noms sont ceux que la mort convoque.

Avec ses mots, ses chansons et les fragments brûlants de son histoire, Rivard déchire le voile de l’intime avec une audace toute pudique. Il expose un humanisme profond, une vérité sur les êtres qui fait l’effet d’un coup de poing dans la poitrine : doux, mais dévastateur. Tout en délicatesse, il raconte la banalité du quotidien avec ce qu’elle recèle de plus précieux et de plus fragile : l’amour, la tendresse, le temps qui file entre les doigts.
Il trouve aussi de magnifiques mots, des mots d’une générosité rare, pour les quatre femmes de sa vie : sa mère, les mères de ses enfants, et celle qui illumine aujourd’hui son existence. Toutes apparaissent comme des forces motrices, des bienfaitrices essentielles, des étoiles fixes dans le ciel mouvementé d’une vie. C’est toute une revue de vie qui se déploie alors devant nous, comme ce fameux fil invisible que l’on dit revoir en entier à la veille de mourir.
La mise en scène de Marie-Thérèse Fortin est d’une précision chirurgicale, ciselée au millimètre. Michel Rivard livre son texte sans une faille, porté par une mémoire prodigieuse qui force l’admiration. Guitare en main, il poursuit sa méditation ardente sur la vieillesse, le temps qui passe et les chansons nées de son plus récent album. Et l’on voudrait que ça ne s’arrête jamais.
Ce spectacle révèle toute la richesse d’une pensée en feu doux : une œuvre nourrie d’érudition, d’expérience et d’une lucidité tendre, presque cruelle dans ce qu’elle éclaire. On en ressort ébranlé — oui, ébranlé — par tant de douceur, tant de rigueur, tant de profondeur, sans oublier ces éclats d’humour qui surgissent comme des grâces inattendues, nous rappelant que la vie, même au bord du gouffre, sait encore faire rire. Et pour qui écrit, pour qui cherche encore à comprendre le monde à travers les mots, une telle proposition agit comme un rappel foudroyant : l’art demeure l’un des plus sûrs et des plus beaux chemins vers la vérité.

Pour la cohorte des années 1946 à 1964, recueillie dans la magnifique salle du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, ce fut un véritable nectar, une pure méditation offerte par l’un des plus grands poètes que le Québec ait jamais portés.
Trois musiciens accompagnent Rivard dans l’ombre : présence discrète, mais absolument essentielle, comme le souffle sous les ailes.
La thématique est universelle, certes, mais ce théâtre-récit porte aussi la couleur singulière et chaleureuse du Québec : le tissé-serré des liens humains, la chaleur du langage, cette tendresse collective dans laquelle on se reconnaît aussitôt, viscéralement.
À 74 ans, Michel Rivard conserve une mémoire et une forme exceptionnelles pour offrir un tel tour de force. Et il nous rappelle, avec une grâce infinie, qu’après… on va peut-être simplement vers ce que l’on a aimé.
Après on va où?
On y va comment?
Qu’est-ce qu’on rapporte avec nous?
Qu’est-ce qu’on laisse aux vivants?
Après on va où ? Michel Rivard
Une production de La maison fauve en codiffusion avec le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui
Centre du Théâtre d’Aujourd’hui
Jusqu’ au 9 mai 2026
1 h 35 sans entracte
Texte, chansons et interprétation Michel Rivard
Mise en scène Marie-Thérèse Fortin
Musique sur scène Blanche Baillargeon, Guillaume Bourque et François Richard
Dramaturgie Alexia Bürger
Scénographie Jonas Veroff Bouchard
Lumière Julie Basse
Direction musicale François Richard
Vidéo Eliot Laprise
Costumes Cynthia St-Gelais
Photos : Valérie Remise

























































