L’ouverture est brillante : « Le maître dit Tu dois écrire ce que tu vois./ Mais ce que je vois ne m’émeut pas./ Le maître répondit Change ce que tu vois. » On croirait lire Confucius ou quelque Stoïcien antique. La poète va en effet chercher loin dans le temps les consolations d’un Sénèque : si celles-ci remontent le moral, les poèmes de l’écrivaine américaine ont aussi un fort potentiel de réconfort, face aux pertes et aux déceptions de l’existence.
Vita Nova, ou Vita nuova. Celle de Dante racontait la rencontre d’un amour plus grand que la vie même, pour la belle Béatrice. Poète énigmatique, il a fait irradier un amour idéal, dans une langue courtoise aux accents frondeurs, et sept siècles de lecture l’ont reçue ainsi, avec ses références et ce chant magnifiant d’autant plus la Belle qu’elle était morte, avant que le chant fût écrit.
Récipiendaire du prix Nobel de littérature en 2020, d’un Pulitzer et de nombreux prix aux États-Unis, Louise Glück, avec les trente-deux poèmes de Vita nova, semble s’être coulée derrière Dante. Voile élégant ou tenture à déchirer ? L’impression doucereuse s’est dissipée pour moi après quelques lectures du recueil. Si l’amour perdu y occupe une grande place, une révolte « féminine », dit sa traductrice qui tient à l’ambiguïté de Glück quant au genre, en réoriente notablement le sens à mes yeux.
Dur désir d’exister
Sixième recueil sur les sept que compte son oeuvre poétique, Vita nova offre un jaillissement d’émotions immédiatement repliées sur un simple art de vivre dans l’instant. Cet équilibre et prédilection pour le calme contraste avec la violence des passions qu’elle pointe pourtant. Comme sa lointaine devancière Louise Labbé, elle convoque l’inconstance de la passion, et l’attachement de sa mémoire à ce qui passe sans en effacer le tourment.
Néanmoins, cette instabilité de l’émotion, chez Glück, apporte quelque chose de dissimulé : ses pointes d’humour, son refus de s’apitoyer sur soi-même, sa clarté de vue, donne à ce « je » qui cite « De mortuis nil nisi bonum » (Il ne faut pas médire des morts), et qu’elle répète, un doux sourire de bienveillance en coin. Plutôt tourner la page avec élégance, n’est-ce pas: « je construis une présence/ pleinement sceptique et pleinement tendre,/ et donc incapable de surprendre. »
Dans l’introduction d’un autre beau recueil, L’iris sauvage, paru en 1992 et traduit en 2021, sa traductrice parle de la « temporalité fugace d’un maintenant ancré dans le quotidien ». C’est juste, mais le désir chez Glück de « neutraliser l’affect » ne l’empêche pas, bien au contraire, de refuser vertement ce qui ne l’émeut pas. Changer Dante, autrement dit, c’est aussi la question, et faire peau neuve, sa Vita nova.
Une écriture fascinante
Transparent est son vers, court et phrasé sans régularité de longueur ni forme fixe. Il se prononce en toute beauté dans sa langue natale. En traduction, il retient également, pousse à méditer sur ses ellipses, ses raccourcis, ses références. Profond sans lourdeur, le sens se dévoile à travers son évanescence. Quelle douceur, son charme classique, et sa réinvention des mythes de l’amour qu’on croyait reconnaître, et que la poète déplace adroitement dans une affirmation de femme ?
Marie Olivier, sa traductrice, écrit que son « je » permet à tous de s’identifier à ce qui demeure impersonnel ; je ne le crois guère, car c’est justement dans son ton de confidence que la vérité se révèle. Dans la pudeur, la révélation fait saillie : « Je pense reconnaître les grandes lignes de ma nature./ Mais pensez-vous être libre?/ Je n’avais rien/ et j’ai tout de même été transformée./ Comme un déguisement, on me retira/ l’engourdissement. Puis/ on y ajouta la faim. »
Le réconfort serait-il un acte essentiellement féminin ? L’Eurydice et l’Orphée de Glück ne sont plus qu’une même personne, déplorant la séparation et la douleur de celle qui s’engouffre nouveau dans l’enfer. Renvoyés dos dos, le chant de l’officier de garde, devant le fantôme du roi défunt, voit bien « …quelque chose de pourri au royaume du Danemark ». Ainsi, Eurydice, muette, donne sa voix de sirène à Glück qui écrit, dans une contemporanéité assumée : « je sens/ les feuilles bruisser, parfois/ avec des mots, parfois sans,/ comme si la plus haute forme de pitié/ pouvait être l’ironie. »
Terre changeante
L’ « amour terrestre », jadis, promettait des consécrations. Elles vinrent : « le véritable bonheur se produisit », et disparurent : « il a sa propre réalité/ Et quoi qu’il en soit, il prendra fin. » Douceurs et douleurs. Si peu de différence ! Sans en renier le glissement, la poète exprime sa méfiance face aux promesses qui tuent, qui racornissent l’âme et replient en définitive le corps sur lui-même. Eurydice marche dans deux directions, rappelle Glück. De cette sororité, il reste, selon elle, l’inclination fidèle pour le poème du détail, l’abstraction des joies simples du monde. Vivre, avec et malgré le désastre, est à notre portée.
Puisqu’aimer est un appétit, Glück assure que son moi s’est dissous plusieurs fois : « J’eus de nombreuses vies », constate-t-elle. Allant a contrario de toutes les revendications singulières, elle conçoit le « moi invisible » comme la floraison multiple d’une plante, ramifiée, enrubannée sur sa tige. Cette bouffée de nature, « trop pressée, trop enthousiaste », n’a de sens que refroidie dans la pensée inflexible, impitoyable, de la vie immémorialement tenue.
Les Eurydice trompées, les Pénélope humiliées par une vie neuve qui ne viendra jamais n’ont pas besoin de mourir pour être chantées. « Personne ne veut être la muse;/ en fin de compte, tout le monde veut être Orphée. » Ainsi Glück se moque-t-elle des grands drames pourtant vécus. Est-ce cynique, de ne pas vouloir inverser le temps ? Ne pas flétrir les « fleurs d’oranger flottant sur la Castille », là où « J’ai rencontré mon amour (…)/ ou était-ce un acacia/ ou n’était-il pas mon amour ? ». C’est délicieux.
« Bedtime, they wisper/Time to begin lying. »
Ce qu’on aime de Louise Glück, c’est qu’elle tourne la tête vers un autre monde : la « Vita nova » de l’oiseau qui choisit ses brindilles pour leur beauté, avant de penser à en faire son nid. Ainsi réalise-t-elle sa maxime : « Change ce que tu vois ».
Louise Glück, Vite nova, traduction de Marie Olivier, Paris, Gallimard, 2025, 124 pages.
























































