« Dans la plupart des cultures, les morts ne restent pas inactifs.
Ils agissent sur ou avec le vivant. »
Ainsi parle Siri Hustvedt suivant le courant de son deuil.
On ne peut en vouloir à la grande essayiste qu’est Siri Hustvedt de raconter sa peine à la perte irréparable de son époux, Paul Auster, décédé le 30 avril 2024. Cet hommage s’adresse à tous leurs fans, lecteurs et lectrices, d’elle comme de lui. Et nous sommes innombrables à avoir apprécié au moins un de leurs livres.
Qu’elle décrive ses sentiments, ses émotions, son deuil, tous les détails de la maladie de Paul — un cancer du poumon —, l’évolution des traitements et l’annonce puis la réalité de sa fin de vie, tout cela est terriblement sensible, humain. Et on pourrait dire, hélas, commun.
« Je suis sa femme, non, je veux dire, je suis sa veuve. »
Ecrire est un acte personnel. Mais pas seulement. Ecrire appartient aux autres, relevant du monde d’autrui. Comme Antigone souffre pour son frère mort, en exigeant des funérailles, Hustvedt épouse le fantôme qui l’habite et fait revenir le défunt à la vie.
Qu’elle suive l’évolution de ces jours de chagrin avec sa brillante intelligence fait un livre ouvert à la déchirure du deuil, mais aussi à cette Amérique si bien approfondie par les mots de Paul Auster. Les lettres de celui-ci à son petit-fils, surtout celle qui concerne la violence par armes à feu, sont ici bouleversantes.
Nous nous sommes vus en miroir dans ses fictions, car Auster romançait les caractères de ses proches dans tel sportif, tel intellectuel, tel itinérant ou tel simple habitué du dépanneur du coin. Mais ce n’est pas vers eux que Siri Hustvedt se tourne, l’hommage n’est pas à l’écrivain, mais à ce que l’homme fut pour elle.
Est-ce si différent ? Son livre, intime, concerne son couple, celui qu’il était avec elle et avec leurs proches. Et elle y trace le tombeau de son amour inconditionnel.
Le témoignage
Ghost Stories est un document, un recueil de lettres intimes, d’extraits de son propre journal intime, de lettres inédites de Paul à leur petit-fils encore bébé, d’e-mails à des amis, de récits innombrables et de souvenirs. On y rencontre leur fille, Sophie, depuis sa naissance jusqu’à maintenant. Des flashes. Un album aux pages qu’on tourne.
Elle trace le tombeau de son amour inconditionnel.
Sur le cancer, Hustvedt est à la pointe de la science et formule l’idée qu’un choc profond peut influer sur les liens inconnus des données chimiques du corps. Elle ouvre alors le chapitre du drame qui conduisit le fils drogué de Paul et, auparavant, sa fillette, à une mort par négligence.
On est loin de la littérature. Il faudra lire ou relire comment Auster aborda dans ses livres de tels faits vécus. L’autobiographie de Siri y oppose le grand amour, et certainement ses limites, car la vie a ses pans irréparables auxquels la conscience n’offre que ce que Stendhal appela joliment « un miroir qui se promène sur une grande route ».
En feuilletant la vie
Ainsi Ghost Stories ouvre-t-il des chapitres en épisodes. La pagaille dans l’organisme humain, dit-elle notamment. Les hallucinations du veuvage. La présence sentie. Et vivre, lutter toujours. « J’étais ton toi. (…) Et maintenant le silence. Je travaille férocement à l’admettre. Être sans toi. »
Ce grand contraste entre la réalité de la mort et le désir d’aimer fait la force du livre, souvent bouleversant, parfois choquant dans l’ouverture au privé, sans être vraiment particulier. Sous l’égide du vrai, le quotidien a des aspects ternes, comme il se hisse au mythe romantique de l’amour pur et à son versant sombre, le malheur inconsolable.
« J’étais ton toi. (…) Et maintenant le silence. »
Certains critiques de ce livre ont dit avoir ressenti un brin d’agacement, que je partage. Mais cela fait partie de la vie publique, souvent impudique, aux aspects médiatiques présents dans l’ouvrage. Hustvedt en est bien consciente.
Tout invite néanmoins à revenir aux livres, éclairés, ou pas, par le moi social. Il reste des mystères. Mallarmé en fit des poèmes, Tombeau pour Edgar Poe, Tombeau pour Charles Baudelaire. Hustvedt a choisi sa manière, « s’épancher » et « rester bouche close », et faire « les deux choses à la fois. »
Proust écrivit : « Un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices. » Je ne peux m’empêcher d’y penser, tout en lisant ce tombeau à Auster. Il m’y manque l’artiste, celui qui n’a pas été enterré en ce jour de 2024, mais dont l’œuvre est close, sans qu’il soit possible qu’elle n’ait pas été ni ne demeure.
Ghost Stories, Siri Hustvedt, Gallimard, 2026, traduction Frédéric Joly, 415 pages.





























































