Cinquante ans après leur création par le phénoménal et regretté Serge Fiori (1952-2025), me sont revenues les paroles prophétiques de chacun des airs de ses puissantes chansons que nous aimions tant, adolescents, mais cette fois chorégraphiées avec le savoir-faire québécois du monde du cirque Éloize, hier soir, lors de la sensationnelle Première présentée au Théâtre St-Denis.
Pour un littéraire, Serge Fiori composa de la haute poésie québécoise (à l’occasion avec l’apport de Michel Normandeau) mais pour un musicien excentriquement passionné cette réminiscence des mélodies d’Harmonium c’est l’art musical primordial du troubadour passant en messager sur le chemin de notre jeunesse inaltérée et s’y gravant dans notre coeur et notre esprit remués en notre for intérieur.

Comprendre mieux le coeur
À quatorze ou quinze ans, ma génération fredonnait ces airs, comme ceux de Michel Fugain. De puissance d’émotion, on les dansait en jeunesse rêveuse sans doute sans en comprendre les paroles quasi prophétiques et pourtant certainement universelles.
Ce n’est qu’hier soir que j’en aurai saisi le sens réfléchi plus que véridique un peu comme ces chansons de Ferré, de Marnay, de Vigneault, de Delanoë, Leclerc, Léveillée surtout celles qui annoncent longtemps à l’avance le verdict visionnaire du poète échoué en Petit Prince sur notre Planète si étrangement habitée de ces solitudes vivant ensemble mais aussi isolées.
Radieuse musique de Fiori
La musique de Fiori, elle, n’avait pas quitté ma mémoire et, hier soir, j’avais, pourtant maintenant sexagénaire, le temps ou l’aisance détachée par l’expérience de l’existence moderne, un loisir d’approfondir ce qu’il exposait comme poète écorché vif fuyant la profonde tristesse du mal vivre via l’entrain des rythmes enlevants de son suave rock plutôt berceur mais étiqueté progressif:
« Au seuil du dernier jour
Celui que l’on vit tous les jours
En se demandant pourquoi
Comment et pour qui l’on voit »
Chants dansés au firmament
Durant toute cette indispensable soirée de consécration nationale vouée à ce talent poétique raréfié mais fusant des doigts pensants et de la voix inspirée de Serge Fiori, chacun des artistes du cirque Éloize brille de sa perfection physique spatialement chorégraphiée : les trajectoires corporelles lumineuses de ces comètes éblouissantes volent au firmament du St-Denis en son enceinte fertile en emportements.
On voudrait nommer ici par son nom de perfectionniste absolu chacun et tous ces artistes depuis la fin, à rebours, jusqu’au début : soit, depuis la roue Cyr, de la danse en pointes, de la planche coréenne, des angles aériennes, de la jonglerie, des équilibres sur cannes, du duo trapèze, du mât chinois, la voltige, le main à main, la voltige, le slackline, la banquine et le quintette des danseurs jusqu’à tout ce que ce monde danse en cette musique d’euphorie souvent si énergisante que je redécouvrais vivante en moi comme si j’avais mise en pause mon adolescence jadis si emplie de dilemmes ankylosants.
Chacun des artistes du cirque Éloize brille de sa perfection physique spatialement chorégraphiée.
Approfondir ce tombeau collectif
Il s’agit donc d’un tombeau poétique, genre littéraire consacré et ici glorifié par le génie du cirque québécois et une remise en scène dotée d’éclairages adroits, le tout en savant chef d’oeuvre de prestation musicale dansée. Que de beaux corps perfectionnés aux équilibres et synchronismes!
À la sortie du théâtre, j’ai retrouvé par un autre supposé hasard éloquent en ma vie paradoxale, comme toujours, sur le quai de départ vers mon domicile une jeunesse savamment piercée, tatouée à merci et portant des gaminets noirs de Megadeth, Anthrax ou Iron Maiden accourant tous depuis l’Île sainte-Hélène: chacun en course manifeste pour ressentir, tout comme moi, leur vie et je leur ai demandé à tour de rôle — comme je m’adresse toujours un peu spontanément à tout quidam m’intriguant — s’ils connaissaient les splendeurs de la musique et des chansons du Québécois Serge Fiori… Nenni.
Ils étaient jeunes, pourtant, de facilement plus de vingt à quarante ans que moi! Je me suis senti une de ces Vieilles courroies:
Un vieux attend
Souriant à la vue d’un passant.
L’été achevé.
Où est-il? On le savait bien
Ramené par le Temps,Vieilles courroies
Cheval de bois
Quelques médailles et quelques croix
Qu’il nous offrait, autrefois…
Terre disputée de guerres
Certaines paroles des chansons de La Cinquième Saison (album dix fois Platine en reventes depuis un demi-siècle!) ont resurgi comme Le Survenant impromptu qui nous rappelle la guerre délétère pour notre humanité entière qui se joue à l’heure présente, oui, tout à fait, sous nos yeux désemparés et nos coeurs impuissants, découragés, ne sachant plus hurler ni même rouspéter voire si peu manifester autrement qu’en soupirs exaspérés:
Depuis que j’sais qu’ma terre est à moé
L’Autre y est en calvaire
Eh! Calvaire… on va s’enterrer!
Fiori m’éclairait de ces mots, en son génie que je vous souligne ici à gros traits gras et rouges. La tuerie générale pour posséder la terre de l’autre…
Que ce soit pour les peuples vaincus par les armes, les intimidations, les invasions, les expulsions, les claires entreprises génocidaires déguisées en purifications ethniques ou seulement revendiquant l’air pur et le calme d’un pays en paix et à soi, ces quelques vers ci-haut, en franc québécois, expriment tout le mal de vivre actuel en Terre surpeuplée de télévisés, de téléviseurs, de mésintelligence artificieuse, enfin de toute cette quincaillerie téléphonique hypnotisante : nous croulons sous ce chef d’oeuvre luciférien de l’isolement orchestré d’impertinences que seules les grandes musiques et poésies, comme celles de Fiori, chassent de sagesse.
Ce spectacle initulé Seul(s) Ensemble — j’ajoute le s à Seul, délibérément, à voir à tout prix, gagnera en chacun consentant à revoir, en son coeur présent à sa conscience, les paroles magnifiques d’un des plus grands poètes et musiciens de notre pays aux vocables authentiquement français.
Décédé le 24 juin de l’an dernier, Fiori reçoit ainsi cette gloire posthume comme chantre de notre pays, considérant que notre pays se revigorera aux traits d’indépendance et de haute fierté conciliante à accueillir l’Autre comme une chanson aimée et réapprivoisée en sagesse universelle:
Comme un Sage (Paroles Serge Fiori)
C’est toujours pour l’amour qu’on devient fou
Ça doit être plein d’amour parce qu’c’est plein d’fous tout partout
Comme si on avait tous peur de se l’dire
Qu’on a du mal à naître, à se regarder mourir
Comme un sage
Monte dans les nuages
Monte d’un étage
Viens voir le paysage
Comme un sage
Monte dans les nuages
Monte d’un étage
Laisse-moi voir ton visage
Cirque Éloize
Serge Fiori – Seul ensemble
Jusqu’au 19 septembre 2026.
Théâtre St-Denis (Montréal).
Contenu : Un hommage visuel et musical à l’œuvre de Serge Fiori et d’Harmonium, alliant acrobaties, danse et nouvelles technologies de scénographie avec 19 artistes sur scène.
Mise en scène : Benoît Landry, sur des arrangements de Louis-Jean Cormier, Alex McMahon et Guillaume Chartrain.
Direction musicale : Louis-Jean Cormier
Création musicale : Alex McMahon
DISTRIBUTION ARTISTIQUE Angelica Bongiovonni : roue Cyr Coline Espejo : main à main David Ayotte : mât chinois Frida Valesco : voltige Jimmy Gonzalez : jonglerie Julien Desforges : slackline Léonard Meylan et Nathan Sterchi : planche coréenne Louis-David Simoneau et Maxime Charron : duo trapèze Marie-Ève Dicaire : équilibre sur cannes Max Yentin : banquine Maxime Puché Luneau : sangles aériennes Chantal Dauphinais : danse et pointes Danny De Matos, Edith Colin-Marcoux, Erismel Majias, Kassandra Boivin-Cénélia et Sunny Boivert : danse
































































