Le pianiste virtuose David Jalbert est avec justesse perçu comme un universitaire ottavien respecté entouré de jeunesses estudiantines radieuses et passionnées de musique. En fin interprète qu’il restera, il les guide avec une générosité évidente.
Conformément à ses trois ambitieux récitals donnés la saison dernière à la Salle Bourgie, je rappelle qu’il offre sur étiquette ATMA trois − voire quatre − albums de musique de Serge Prokofiev (1891-1953) englobant la totalité des neuf sonates achevées pour piano, d’autres fragments, les Sarcasmes opus 17 et dix splendides extraits du Ballet Roméo et Juliette.
Comprendre les caractères
Tout jeune garçon intrigué, surtout s’il est de milieu très modeste, vivrait un étonnement profond s’il allait jusqu’à s’asseoir entendre un premier récital (même pas tout Prokofiev) d’auditeur candide.
Non seulement ses yeux s’écarquilleraient face aux conventions comportementales du milieu de la musique classique (la terrifiante question à savoir quand applaudir?), mais il s’intimiderait d’un milieu qui toise sans vergogne et où chacun prétend connaître suffisamment les oeuvres de ces gigantesques compositeurs ayant oeuvré durant 400 ans à la création d’une panoplie de musiques diversifiées, raffinées au possible.
Que signifie être virtuose?
Pour cet enfant curieux de musique, le rideau se lèvera peu à peu sur ce théâtre de vanités aux décors paysagers enivrants et, durant 50 ans, le jeune garçon au coeur sensible se promettra d’écouter, de comparer, de comprendre, d’étudier lui-même à son modeste piano devenu si chéri les oeuvres ardues des programmes de récital.
Quand bien même les salles se vident nonobstant que les sublimes talents requièrent une attention et de sincères éloges, ce mélomane y ira volontiers (ne parlons pas des cent concours internationaux pour arrivistes tous jugés avec biais auxquels chacun des prétendants se soumet en génuflexions et pirouettes).
Vocation d’auditeur?
Dès l’âge de dix ans, j’avais voulu voguer sur la mer musicale où chaque escale vers une île imaginaire consacrée à la musique d’un seul compositeur m’appellerait à multiplier avidement mes auditions pour réaliser de déterminantes rencontres. Chaque heure de l’existence admet une possible rencontre marquante à optimiser, soit avec un compositeur ou, jusqu’à sa loge, en arrière-scène, avec un interprète.
À l’âge de neuf ans, Frédéric Chopin, sous les doigts de Witold Malcuzynski fut audacieusement, en ses Polonaises, ma première sérieuse rencontre musicale exploratoire avec des inconnus.
David Jalbert: Fauré avant Prokofiev
Artiste écouté en concert (concerto de Mozart K.466) avec l’OM puis en récital et enfin sollicité en entrevue dans un café tout proche des Jeunesses musicales, avenue Mont-Royal, il y a presque 20 ans, David Jalbert, était pour moi le jeune héros québécois d’une intégrale longtemps insurpassée des Nocturnes du compositeur Gabriel Fauré (1845-1924). Éric Le Sage, récemment, s’en approcha, puis Lucas Debargue également.
Depuis longtemps idolâtré, au coeur de la haute gloire musicale française, Gabriel Fauré cristallisait en musique, croyais-je, les plus exquises subtilités digitales toutes d’exigences surhumaines en finesse d’élocution! Mon tempérament s’y découvrait des affinités.
Phonothèques riches
J’avais écouté, dès 1980, à la phonothèque universitaire, le pianiste fauréen Eric Heidsieck lorsqu’étudiant en agronomie à Saskatoon : je m’amusais alors à créer 10 émissions de musique classique, un compositeur à la fois. J’animais cela à la radio locale diffusant, en anglais, mes perceptions d’alors à travers toutes les prairies canadiennes.
J’acquis plus tard, grâce à mes économies de jeune idéaliste, en 1983, les sublimes disques de l’intégrale d’EMI-Angel sous les doigts de Jean-Philippe Collard .
En faveur de Jalbert, 26 ans après la fin de ma lubie agricole fransaskoise, vers 2007, c’est en vain que je tentais de convaincre le producteur de la série Great Pianists of the Twentieth Century de chez Philips (lui envoyant copie du disque Fauré de Jalbert sur Endeavour Classics #1014 − et les coordonnées de son agent) le regretté caractériel Tom Deacon qui dressait, disait-il alors, une liste putative des noms de ses futurs Great young pianists of the New Century.
Je l’intimai à se pencher sur David et sur son enregistrement fauréen : sans l’éblouir, il fut pourtant admis que Jalbert y égalait et parfois dépassait Jean-Philippe Collard en ce volume des 13 nocturnes et ses 100 pages de musique magistralement élucidées.
Rendement comparé
Au chapitre des Nocturnes de Fauré, Lucas Debargue (sur Sony Classical en 4 récents fabuleux disques) s’avère prodigieux: une lucide intégrale de la musique de piano fauréenne, rendue splendidement. Notons au passage qu’il offrira un récital à Montréal au Ladies Morning Musical Club (LMMC), salle Pollack, le 15 novembre prochain à 15h30.
De même a surgi depuis peu, dans Fauré, notre colossal Marc-André Hamelin (Hypérion A68331/2) ce cerveau stupéfiant déployant des mains sensuelles là-dedans, tout coulant de source en plus qu’il y rajoute les Barcarolles si évolutivement ordonnées ailleurs par Stéphane Lemelin (ATMA ACD22466), lui aussi un autre agréable ex-élève d’Yvonne Hubert.
Jalbert en primauté
Chacun approche donc du rendement pianistique de Jalbert dans Fauré. Mais ce pianiste a aussi donné une version des intellectuelles Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach (1685-1750) qui, à mon avis, bien moins intellectuelle, brille autant voire davantage que les versions de 1953 par Glenn Gould en tout cas tout autant que sa plus ultime avant sa mort en 1982.
Il y aussi de Jalbert un bel album d’oeuvres choisies de Francis Poulenc (1899-1963) et Érik Satie (1866-1925) et ajoutons les ésotériques 24 Préludes et fugues opus 87 de Dimitri Chostakovich (1906-1975).
L’interprète québécois parcourt un vaste territoire esthétique et musical nécessitant une lente et savante exploration des textes et des performances historiques mais je n’oublie pas m’être donné comme projet estival donc d’explorer et de comparer son intégrale des sonates de Prokofiev en me demandant sans relâche comment, si élégamment, il bondissait d’évasions en autant de directions.
Sommaire des exploits
Pour cet éventail d’artistes dans Fauré, s’il m’apparaissait qu’on ne pourrait pas de si tôt surpasser l’interprétation de féminité lustrante offerte de ces oeuvres majeures par la pianiste oubliée Germaine Thyssens-Valentin (étiquette Testament-enregistrements de 1956), sensible Premier prix du Conservatoire de Paris en 1920, même considérant le regretté Samson François qui n’a pas tout joué et bien moins enregistré ce répertoire difficile, je dois maintenir que Lucas Debargue a tout de même réalisé un exploit d’intégrale mémorable et Marc-André Hamelin est souvent renversant d’intériorité autant aux treize Nocturnes qu’aux 13 Barcarolles.
Baumes évasifs
Par intermittences, trois lecteurs de cinq disques laser étalés dans 4 pièces chez moi, contenaient tous ces interprètes ici nommés. Ces lecteurs tournaient chez moi, en enfantin manège de caroussel, pour me ramener à ma nature profonde, plus rêveuse qu’explosive. Les centaines d’inattendues dynamiques fff et ff soit fortississimo et fortissimo surgissant motorisées au coeur de tant de mouvements originaux et fascinants chez Prokofiev m’ont contraint souvent à quelques pauses de recueillement.
L’été Prokofiev fut donc enbaumé ou ponctué de la musique du compositeur français (et de Scarlatti) tel un onguent épandu comme si j’approchais trop du feu musical de ces incendiaires convulsions martiales.
Mon interrogation perpétuelle face aux égards que tout soliste ou virtuose doit à son public est de savoir qu’il sollicite de l’humble public une attention héroïque face à de tels choix de répertoires monolithiques à ses programmes.
Avoir du ménagement?
Doit-on refuser de songer à qui n’a jamais entendu- tout à fait normal d’ailleurs- même les divertissantes valses de Chopin ni même la moindre sonate de Mozart qu’il lui faille entendre sans divertimento ces seuls spectaculaires sauts prokoféviens d’humeur révoltée en exil perpétuel, malaisés d’un troublant mal vivre imposé tout autour?
Il faut dire que même l’élégant Jean-Philippe Rameau (1683-1764) ou les 550 fabuleuses sonates de Domenico Scarlatti (1685-1757) mêmes jouées par le fabuleux Christoph Ullrich (étiquette TACET 15 albums parus en intégrale) sonneraient comme tout aussi étrangères au quidam devenu mélomane que ces Poulenc ou Prokofiev ou Chsotakovich que David Jalbert propose afin de, peu à peu, vaillamment se distinguer parmi ses collègues virtuoses.
Au final, c’est tout un exploit. L’oreille doit patiemment s’y éduquer même dans un monde sibyllin de facilité. Et, après ce détour, nous nous attarderons à cette intégrale des sonates de Prokofiev.
DISQUES: Nocturnes Fauré
- De David Jalbert sur Endeavour Classics #1014, 2006.
- de Éric Heidseck La Voix de son maître FALP800
- de Germaine Valentin-Thyssens étiquette Testament-enregistrements de 1956
- de Lucas Debargue Sony Classics 2021-2022 4CDS
- de Jean-Philippe Collard EMI 1987
- de Éric Le Sage sur Alpha Classics 2018
- de Marc-André Hamelin Hypérion 2022 CDA68331
Variations Goldberg de Bach
- De Jalbert chez ACD2 2557 ATMA, 2011
- de Glenn Gould Variations Goldberg, Columbia Masterworks, 1956, 1981
Chostakovich 24 Préludes et fugues op.87, ATMA 2007 ACD2 2555
Érik Satie Trois Valses et trois Gymnopédies
Francis Poulenc 8 Nocturnes, 2 Improvisations, Soirées de Nazelles ATMA 2014
Domenico Scarlatti, Intégrale des 550 sonates Étiquette TACET par Christophe Ullrich
Artistes, écrivains, compositeurs, virtuoses, lieux cités
Orchestre métropolitain OM,
Conservatoire de Paris. Ladies Morning Musical Club LMMC, Salle Pollack, Salle Bourgie
Philips Great pianists of the Twentieth Century
David Jalbert, Eric Heidsieck, Lucas Debargue, Éric Le Sage, Marc-André Hamelin, Stéphane Lemelin, Yvonne Hubert, Germaine Valentin-Thyssens, Jean-Philippe Collard, Witold Malcuzynski, Samson François, Glenn Gould, Christoph Ullrich.
Frédéric Chopin, Gabriel Fauré, Serge Prokofiev, Jean-Philippe Rameau, Jean-Sébastien Bach, Domenico Scarlatti, Wolfgang Amadeus Mozart, Érik Satie, Francis Poulenc, Dimitri Chostakovich, Tom Deacon.
Lire les articles d’Éric Sabourin ici.




























































